Objet d'étude : La poésie.
Textes :
• Texte A - Aloysius Bertrand, "La ronde sous la cloche", Gaspard de la nuit
• Texte B - Arthur Rimbaud "Les Ponts", Illuminations Texte C - Arthur Rimbaud, "Aube", Illuminations
• Texte D - Henri Michaux, "La Jetée", (La Nuit remue, 1935, repris dans Mes propriétés, L'Espace du dedans).
• Texte E - Francis Ponge, "Le pain", Le Parti pris des choses.
Texte A - Aloysius Bertrand, "La ronde sous la cloche", Gaspard de la nuit.
C'était un bâtiment lourd, presque carré, entouré de ruines, et dont la tour principale, qui possédait encore son horloge, dominait tout le quartier. Fenimore Cooper Douze magiciens dansaient une ronde sous la grosse cloche de Saint-Jean(1). Ils évoquèrent l'orage l'un après l'autre, et du fond de mon lit je comptai avec épouvante douze voix qui traversèrent processionnellement(2) les ténèbres. Aussitôt la lune courut se cacher derrière les nuées, et une pluie mêlée d'éclairs et de tourbillons fouetta ma fenêtre, tandis que les girouettes criaient comme des grues en sentinelle sur qui crève l'averse dans les bois. La chanterelle(3) de mon luth, appendu à la cloison, éclata; mon chardonneret battit de l'aile dans sa cage ; quelque esprit curieux tourna un feuillet du Roman de la Rose qui dormait sur mon pupitre. Mais soudain gronda la foudre au haut de Saint-Jean. Les enchanteurs s'évanouirent frappés à mort, et je vis de loin leurs livres de magie brûler comme une torche dans le noir clocher. Cette effrayante lueur peignait des rouges flammes du purgatoire et de l'enfer les murailles de la gothique église, et prolongeait sur les maisons voisines l'ombre de la statue gigantesque de Saint-Jean. Les girouettes se rouillèrent; la lune fondit les nuées gris de perle ; la pluie ne tomba plus que goutte à goutte des bords du toit, et la brise, ouvrant ma fenêtre mal close, jeta sur mon oreiller les fleurs de mon jasmin secoué par l'orage.
1. Saint-Jean : nom de la cathédrale de Dijon. Par ailleurs, saint Jean est l'auteur de L'Apocalypse, dernier livre de la Bible, qui décrit la fin du monde. 2. processionnellement : à la façon d'un cortège. 3. chanterelle : corde la plus fine et la plus aiguë d'un instrument à cordes et à manche.
Texte B : Arthur Rimbaud, "Les Ponts", Illuminations.
Des ciels gris de cristal. Un bizarre dessin de ponts, ceux-ci droits, ceux-là bombés, d'autres descendant ou obliquant en angles sur les premiers, et ces figures se renouvelant dans les autres circuits éclairés du canal, mais tous tellement longs et légers que les rives chargées de dômes s'abaissent et s'amoindrissent. Quelques-uns de ces ponts sont encore chargés de masures. D'autres soutiennent des mâts, des signaux, de frêles parapets. Des accords mineurs se croisent, et filent, des cordes montent des berges. On distingue une veste rouge, peut-être d'autres costumes et des instruments de musique. Sont-ce des airs populaires, des bouts de concerts seigneuriaux, des restants d'hymnes publics ? L'eau est grise et bleue, large comme un bras de mer. – Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie.
Texte C : Arthur Rimbaud, "Aube", Illuminations.
J'ai embrassé l'aube d'été. Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombre ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit. La première entreprise(1) fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom. Je ris au wasserfall(2) blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse. Alors, je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais. En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois. Au réveil il était midi.
1. La première entreprise : la première à qui je m'adressai. 2. wasserfall : chute d'eau en allemand.
Texte D - Henri Michaux, "La Jetée", (La Nuit remue, 1935, repris dans Mes propriétés, L'Espace du dedans).
Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre. Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis, profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer. Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai la mer, sous moi, qui respirait profondément. Un murmure vint de droite. C’était un homme assis comme moi, les jambes ballantes, et qui regardait la mer. « A présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que j’y ai mis depuis des années.» Il se mit à tirer en se servant de poulies. Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées de toutes sortes de choses précieuses et des femmes habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus. Et chaque être ou chaque chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait, il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade(1). Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu, qu’il espérait retrouver et qui s’était fané. Alors, il se mit à rejeter tout à la mer. Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait. Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même. Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.
1. estacade : digue, jetée.
Texte E - Francis Ponge, "Le pain", Le Parti pris des choses.
La surface du pain est merveilleuse d'abord à cause de cette impression quasi panoramique qu'elle donne : comme si l'on avait à disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes. Ainsi donc une masse amorphe en train d'éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s'est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses... Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente. Ce lâche et froid sous-sol que l'on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable... Mais brisons-la : car le pain doit être dans notre bouche moins objet de respect que de consommation.
I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) : Comment justifiez-vous que ces textes appartiennent à la poésie ? Montrez qu'ils sont tous construits selon une progression comparable.
II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :
• • Commentaire
Vous commenterez le texte d'Henri Michaux "La Jetée" (Texte D)
• • Dissertation
Dans "Les Ponts" (texte B), Arthur Rimbaud met un terme à sa vision par cette phrase : "- Un rayon blanc, tombant du haut du ciel, anéantit cette comédie". En vous appuyant sur les textes du corpus, et les poèmes que vous avez lus ou étudiés en classe, vous vous demanderez si la poésie nous éloigne du réel ou nous fait mieux percevoir la réalité.
• • Invention
Vous avez composé un recueil de poèmes, en prose ou en vers, faisant une large part au rêve et à l'imaginaire, à la manière d'Aloysius Bertrand. Vous écrivez à un éditeur pour le convaincre de publier cet ouvrage et défendre votre démarche poétique.
Vous pouvez vous entraîner à répondre à la question: mettez en ligne vos suggestiosn et je corrigerai.
Plan détaillé du commentaire ici:
http://www.annabac.com/coaching/LC0610243.pdf
Le travail du poète ( Titre donné d'après le titre d'un poème de Jaccotet)
A partir de Paul Celan et Philippe Jaccottet.
Comment la poésie peut-elle sortir des contraintes qu’elle s’impose, sortir renforcée des épreuves qu’elle traverse? Etranglement du chant qui lui permet de se ressaisir.
Prendre acte d’une déception de la parole lyrique pour réfléchir à sa persévérance. Poésie néanmoins, malgré tout, cf titre d’un recueil de Jaccottet
Et néanmoins.
Maintien du chant en temps de détresse cf
l’Ignorant de Jaccottet (1958)
Autocritique, se nier elle-même pour se ressaisir ensuite, étudier les conditions de la persévérance. douleur tragique qui en accentue peut-être la pureté.
“qui chante là quand toute voix se tait...
qui chantait là quand la lampe s’est éteinte.”
Un chant précaire persiste que le poète interroge. Le découragement menace: “ On a tranché les racines de ma langue/ de mes yeux”
tentation du renoncement.
Poésie moderne donc entre maintien et renoncement Cf Shoah qui a rendu pour certains inadmissible l’exercice de la poésie (Adorno) mais Celan apporte une réponse qui a fait dire à Adorno qu’il avait changé d’avis.
1850: Naissance de la poésie moderne, prendre acte d’un dérèglement de la voix poétique: crise qui renouvelle.
Lent étranglement du chant: dissonnances, discordance, obscurité, registres prosaiques: ironie, dérision.
Baudelaire: muse vénale et malade, cloche fêlée...
Spleen de Paris.
qui ne cesse de s’amplifier: cf couac rimbaldien. Dramatisation de la poésie moderne: provoque désarroi, spleen: la poésie ouvre le bleu de plus en plus péniblement
“En rabattre” dans les prétentions et espérances.Mise en cause de l’héritage, de l’identité et des valeurs de la poésie.. défaire l’alliance du beau et du Bien cf
Les Fleurs du mal mais plus tard Michaux: Ecrire contre Versailles, Chopin, Mozart...
Catégories anti poétiques en viennent à constituer les nouveaux terrains de la vraie poésie. Crise de vers. Mallarmé ( fin de Hugo, du vers et du poète messianique, prophète et démiurge)
Poésie qui n’est plus le pont qui mène à l’idéal. “Exquise crise fondamentale”: le lecteur se déconcerte, ne reconnait plus le territoire poétique.
“Ce grand vers harassé qui demande grâce”, Mallarmé: affranchissement du bruit de métronome de l’alexandrin., naissance du vers libre: ils ne chantent plus au lutrin: chacun doit inventer son propre instrument. Mallarmé
Crise du romantisme, mais pas épuisement de la poésie, rebond: une “retrempe “du vers. Nouveau dynamisme.
1950: très différent: après la deuxième guerre: ressaisir le sens même de la tâche poétique, capacité articulatoire remise en cause.
Celan qui écrit d’après Auschwitz: travail radical sur la langue, écrit ce qu’Auschwitz a fait à la condition humaine, et à la langue allemande, remise en cause de la possibilité même de la poésie et nécessité: destruction et réfection de la langue allemande.
“Le poème est au plus fort quand il est au bord de lui-même”
Cf “Matin” de Rimbaud: “je ne sais plus parler.”
Un nouvel idiome, un nouveau rapport au sens: reconstituer le lien à l’autre et à soi comme autre. Pas d’autorité et de pouvoir lyrique mais le poète est une personne qui s’interroge sur la poésie et sur sa possibilité.
Pas d’idéalisme, d’angélisme dans la figure du poète, plus de chanteur orphique Cf Celan : “trouvère décapité qui bat sur un tambour de mousse”
Plus de souveraineté: niemand, personne
cf Rilke déjà: “Il n’est rien nulle part qui demeure”// “Nulle part il n’y a souci de toi” Celan
Apprendre à se tenir dans ce nulle part : grandeur de la vie ( errants, proscrits, exilés, mais marcheurs des constellations)
Pas de démiurge: s’engager dans l’étroit passage qui est le sien propre, la main ouvre un passage dans l’étrange.
En bas: territoire de la poésie moderne.
“Géocide, génocide, plus bas que ça on n’est jamais tombé” Michel Deguy “Se relever est la question”
Comment refaire de la transcendance et de l’élévation?
La poésie peut-elle donner sens à la “réalité rugueuse” qu’il faut étreindre? Rimbaud.
Jaccottet: Chant d’en bas “comme si un homme très vouté lisait un livre à même le sol, son dernier livre”
Tenter d’ouvrir des brèches et de rencontrer des bornes. Ramasser des miettes de beauté, retrouver des traces, poser la question inlassablement du sens de la vie: lyrisme critique, c’est-à-dire qui interroge. Pas pouvoir d’enchanter et de célébrer l’harmonie universelle.
Connaît, reconnaît, exalte la solitude.
“Je frappe à des portes fermées” question de l’être et du parler.
Ironie, brieveté, sécheresse: s’écrire au couteau. Se retourner contre le phrasé de la langue maternelle, refus du nappage du lyrisme, de sa pose complaisante, de son leurre.
Double principe de radicalité et de vérité du poème. Cf Christian Prigent, Dominique Fourcade.
“Nous, écrivains, nous nous occupons de la vérité”
Justesse de la voix, vérité du poème.
“Juste de vie, juste de voix”: accord sensible: juste intonation, intelligibilité, rendre justice à la vie.
Plus de suprême savant, plus de poésie institutrice de l’humanité: poète dans le dénuement, profil bas: ignorant.
Une poétique du moindre mot: finitude posée comme la condition du poème, de la beauté et de l’amour.
“C’est la fin qui illumine.”
Fécondité de l’ignorance: l’homme ne sait rien de sa fin dans les deux sens du mot donc la poésie prend la place de ce savoir impossible.
Texte de Jaccottet: Travail du poète
Appeler ce qui risque de se perdre, appeler du regard, être attentif à ce qui disparaît: maintien de l’attention en dépit de la fatigue et du statut tardif de son existence.
Regard qui coincide avec le temps de la vue: s’attacher à discerner, veiller et appeler.
Pas regard qui s’échappe par l’image et pas regard des pleurs élégiaques et nostalgiques: pas pour faire entendre le regret de la finitude mais rétablir une tenue: regard ouvert, attention, veilleur, vigile cf berger
Regard voix puisqu’il appelle: ouverture de l’oeil et de la parole, attention qui parle, qui écoute, qui rappelle à soi ce qui s’éloigne et se disperse.
mais différent du pâtre promontoire hugolien ou du berger heidegerrien. regard qui veille comme un berger, pas berger en lui même, pas chef de troupeau ( quel troupeau d’ailleurs? indéterminé.)
Persévérance et maintien. Sauvegarde du périssable (appel qui se fait entendre encore et encore)
A rapprocher du poème de Celan: métier du poète, affaire de mains d’un seul homme: persévérance d’une tâche propre et qui l’engage tout entier et l’oblige.
“Celui qui vide les ténèbres avec les mains”.table d’écriture: table de sacrifice.
“La poésie ne s’impose plus, elle s’expose.” Celan 1970
Fidélité à la langue qui seule subsiste même s’il n’y a plus de réponse: traverser les mille paroles porteuses de mort, “l’arrête de l’adieu”.
Double reprise de l’obscurité et du mutisme.
Ecrire des poèmes pour s’orienter: “ projeter de la réalité à mon devant”
apercevoir la direction prise par l’existence.
Elle dit comment s’en va la vie tendue vers un autre: comme une poignée de main: attendre un tiers à qui parler: “des présents destinés aux attentifs”.
Bouteille à la mer Cf Vigny, Mandelstam, Celan.
Poésie tendue vers, recherche cf Baudelaire et sa “chercherie”, mouvement vers le sens comme vers la réalité.
Un dialogue parfois sans réponse mais en tension: mode d’apparition du langage à ce qui existe, à ce qui n’existe plus, à ce qui n’existe pas encore.
Césure et boucle pour prendre langue.
Texte de Jaccottet: Le travail du poète
"L'ouvrage d'un regard d'heure en heure affaibli
n'est pas plus de rêver que de formerdes pleurs,
mais de veiller comme un berger et d'appeler
tout ce qui risque de se predre s'il s'endort.
Ainsi, contre le mur éclairé par l'été
(mais ne serai-ce pas plutôt par sa mémoire),
dans la tranquillité du jour je vous regarde,
vous qui vous éloignez toujours plus qui fuyez,
je vous appelle, qui brillez dans l'herbe obscure
comme autrefois dans le jardin, voix et lueurs
(nul ne sait) liant les défunts et l'enfance...
(Est-elle morte, telle dame sous le buis,
sa lampe éteinte, son bagage dispersé?
Ou bien va-t-elle revenir de sous la terre
et moi j'irais au devant d'elle et je dirais:
"qu'avez-vous fait de tout ce temps qu'on n'entendait
ni votre rire ni vos pas dans la ruelle?
fallait-il s'absenter sans personne avertir?
O dame! revenez maintenant parmi nous...")
dans l'ombre et l'heure d'aujourd'hui se tient cachée,
ne disant mot, cette ombre d'hier.Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps: juste assez
pour en garder ce qui scintille et va s'éteindre,
pour appeler encore et encore, et trembler
de ne plus voir. ainsi s'applique l'appauvri,
comme un homme à genoux qu'on verrait s'efforcer
contre le vent de rassembler son maigre feu..."