Les rayons et les ombres, 1840
(p. 226 du manuel de français Hatier, Hélène Sabbah)
Objet d'étude : la poésie => fonction du poète et de la poésie : " Pourquoi écrire ? "
Ce poème à forme fixe composé de 6 dizains d’octosyllabes en rimes croisées et embrassées, le premier du recueil lyrique " Les Rayons et les ombres " publié par Victor Hugo en 1840 où le poète affirme avoir l’ambition d’écrire " Le poème de l’Homme ", est consacré à la fonction du poète. Victor Hugo reprend la tradition antique du poète inspiré par les dieux qui a pour ambition de guider les hommes (cf. " Fonction du poète ", manuel de français Hatier, p. 374). Il met en abyme le poète et la poésie dans cette poésie incantatoire pour faire le portrait du poète et définir surtout, ainsi que l’annonce le titre, le rôle qu’il s’attribue (cf. Thèmes de Narcisse et Prométhée : " Peuples ! écoutez le poète !/ Ecoutez le rêveur sacré ! ").
PORTRAIT DU POETE (intermédiaire entre Dieu et les hommes : 2 références à Dieu et 2 x le mot " âme ") : Un poète prophète : un être d'exception dans un texte aux connotations bibliques ; le rôle du poète : un mage avec l'expression d'une mission de guide visionnaire ; un guide associé aux difficultés sociales et politiques ; un être décrié mais engagé dans la cité malgré les insultes et l'incompréhension railleuse du " vulgaire " (le peuple, la foule).
UN POEME ARGUMENTATIF :
Le choix de la poésie pour définir une conception du rôle du poète : la force des images et de la mise en situation ; la capacité persuasive des rythmes et des sons.
Pourquoi une forme poétique pour exprimer ce qui pourrait être dit en prose explicative et argumentative ? Il s'agit en effet d'exprimer une conception de la fonction du poète. On peut se demander en quoi la forme versifiée sert les visées explicatives et argumentatives du poète dans cette poésie impressive qui vise à convaincre et à persuader. Par son pouvoir d'expression dense, en peu de mots, par ses images, la poésie donne ici à voir, en images bibliques ou antiques, mais aussi en images contemporaines, la vie difficile du poète, l'horizon flamboyant de l'avenir, les ombres, la foule. Par ses formules brèves, ses images, ses échos sonores, sa densité, l'agrandissement épique des pluriels, des termes collectifs (" les temps ", " en tout temps ", " haines ", "scandales ", " peuple ", " jours impies ", " jours meilleurs ", " utopies ", " avenir ", " peuples ", ombres ", " choses "), le texte s'adresse plus à l'imagination et à la sensibilité qu'à la raison et emporte l'adhésion par l'élan " exclamatif " et le mouvement qu'il crée.
Une poésie lyrique à la fois incantatoire et argumentative pour définir la mission divine de la poésie :
Le choix de vers courts (octosyllabes) et de strophes assez longues (de 10 vers) : l'ensemble évoque des versets et confère à la forme même du texte des connotations religieuses, accentuées par la reprise, par exemple dans la première strophe des trois malédictions successives (3 formes d'anathèmes) :
- " Malheur " + 2 vers ;
- " Malheur " + 3 vers ;
- "Honte " + 3 vers.
La reprise d'un rythme proche crée un effet incantatoire persuasif souligné par les points d'exclamation. Les vers courts permettent aussi des formules brèves et frappantes comme des slogans* (* étymologiquement : cris de guerre) :
- vers 2 au mètre régulier coupé à la césure : " Chacun travaille// et chacun sert " (4//4) ;
- vers 13 : " Il est l'homme des utopies " ;
- vers 21 : " Il voit quand les peuples végètent " ;
- vers 25 aux coupes nombreuses qui créent un effet de syncope et accélèrent le rythme : " On le raille. Qu'importe ? " il pense. " ;
- vers 28 : " Il plaint ses contempteurs frivoles "
L'alternance de séquences courtes et longues : certaines phrases plus longues occupent plusieurs vers avec des effets d'enjambement qui leur confèrent une ampleur épique, comme aux vers 15-20 ; ou 22, 23, 24.
Victor Hugo se détache de la conception romantique du poète enfermé dans sa tour d'ivoire* et réclame l'engagement de l'écrivain : cette revendication trouve son aboutissement dans les recueils postérieurs comme
Les Châtiments (1853). * cf. fiche sur le romantisme : expression du " moi ", individualisme et sentimentalisme.
Une poésie lyrique manichéenne en quête d'absolu à l'éloquence et à l'emphase romantiques pour une poésie engagée qui correspond encore à une esthétique classique au service d'idéaux sublimes. Un engagement qui témoigne de la foi du poète en Dieu et en l' " Homme ", créature divine :
" Prends l'éloquence et tords lui son cou ", conseille Verlaine dans son " Art poétique " en 1884 pour établir les principes d'une poésie nouvelle. La poésie de Victor Hugo si elle ouvre la voie au Symbolisme (avec le jeu antithétique de l'ombre et de la lumière et la mission divine du poète) et à la poésie engagée moderne, reste trop manichéenne et explicite dans ses enjeux pour être " absolument moderne " (pour reprendre une expression de Rimbaud). L'esthétique romantique incantatoire ponctuée d'exclamatives impressives, la flamboyance des images, le jeu hyperbolique des répétitions et des enjambements associés à tous les autres effets d'amplification contribuent à développer un message éloquent. La majuscule significative de la périphrase qui affirme l'ambition démiurgique du poète d'écrire " Le poème de l'Homme " témoigne d'une conception de l'homme romantique, encore créature divine et surplombant le reste de la création dont le tableau de Caspar David Friedrich : " Le Voyageur devant la mer des nuages ", 1818 peut être une illustration.
Le sublime pour Victor Hugo comme pour le peintre Friedrich, représentatif du romantisme allemand, est tout ce qui nous dépasse, ce qui conduit à une admiration sans bornes, à l'émerveillement ou à l'inquiétude. Friedrich peint l'homme face aux forces mystérieuses et indomptables de la nature. Spectateur absorbé dans sa contemplation, il pose, majestueusement perché sur le piédestal de son rocher. Victor Hugo place aussi l'homme en position dominante à travers la mise en abyme du poète magnifié dans " Fonction du poète ", un poème qui lui sert de piédestal en définissant la noblesse de ses fonctions : " penseur " (v. 8), " chanteur " (v. 9), " l'homme des utopies " (v. 13), " pareil aux prophètes " (v. 16), il " Doit, qu'on l'insulte ou qu'on le loue , / Comme une torche qu'il secoue,/ Faire flamboyer l'avenir ! " (v. 18-20), " Il voit, quand les peuples végètent ! " (v. 21), " il pense " (v. 25). Il est " le rêveur sacré " (v. 32) qui " plaint ses contempteurs frivoles " (v. 28). Il a " une âme " et " inscrit en silence/ Ce que la foule n'entend pas " (v. 26-27) : " Lui seul a le front éclairé " ; " Lui seul distingue [...] le germe qui n'est pas éclos " (v. 36-37) .
" Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêts et comme aux flots. " (v. 39-40)
L'agrandissement épique des pluriels, des termes collectifs, la thématisation : " C'est lui qui " (v. 15) et les anaphores : " sur toutes les têtes ",/ " En tout temps " (v. 15-16), " " tout peut tenir " (v. 17) ; " lui seul " (v. 34 et v. 36) contribuent à présenter le poète comme un être d'exception.
" Echo sonore " des préoccupations morales et politiques de son temps, orgueilleusement et généreusement convaincu qu'il est investi d'une mission humanitaire et religieuse, Victor Hugo est persuadé que " l'art d'à présent ne doit plus chercher seulement le Beau, mais encore le Bien ". Pour lui, " le génie est un sacerdoce ". Le poète est un prophète inspiré, sa poésie doit être morale et servir l'humanité. D'abord témoin, puisqu'il reflète en ses chants " tout ce que l'âme rêve et tout ce que le monde chante, bégaie ou dit dans l'ombre ", le poète est surtout le guide qui peut mener l'homme à la vérité " car le mot c'est le Verbe, et le Verbe c'est Dieu." Déifiant la parole, puisque " les mots sont les passants / mystérieux de l'âme ", il recourt à tous les moyens d'une rhétorique complexe, où les images confèrent à la réalité un aspect fantastique et l'ouvrent sur le " vaste et magnifique équilibre du cosmos ".
La crise des absolus à l'époque du " Sturm und Drang " romantique, si elle tend à représenter la division de l'artiste à l'aide d'antithèses frappantes pour annoncer le jeu de déconstruction des philosophes du soupçon (comme Schopenhauer avec
Le Monde comme volonté et comme représentation ou Nietzsche dans
Par delà le bien et le mal) n'a pas encore bouleversé les valeurs manichéennes de la religion ou du monde des " Idées " de Platon -- avec le " Beau ", le " Bien ", le " Vrai " --, entremêlé les catégories éthiques et esthétiques du bien et du mal, du beau et du laid, cette poésie morale et mystique de Victor Hugo en témoigne. Une série d'artistes maudits comme Baudelaire sera amené à définir un " idéal " moins sublime dans une poésie paradoxale où il dit chercher à " extraire " la beauté " du Mal ", une poésie " absolument moderne " comme le souhaitait Rimbaud. dont L'oxymore du titre du recueil tendu entre le " spleen " et " l'idéal " est emblématique d'une double postulation entre Dieu et Satan. L'oxymore et le chiasme plus que l'antithèse serviront à exprimer les paradoxes de l'homme moderne, sa difficulté à se connaître et à comprendre le monde avec les contradictions et la mauvaise conscience qui l'habitent : " Ah ! faut-il éternellement souffrir, ou fuir éternellement le beau " interroge l'artiste qui a perdu la majuscule de son titre à la fin du poème de Baudelaire, " Le Confiteor de l'Artiste ", pour exprimer l'état de déréliction de l'homme angoissé et non plus exalté par l'infini. " C'est la contradiction qui donne la vie en littérature ", affirme l'écrivain Claude Vignon dans
Illusions perdues de Balzac, ce qui pourrait être une définition de la modernité.
Aujourd'hui, l'artiste désenchanté représente-t-il le même sentiment d'exaltation devant l'immensité que Caspar Friedrich dans son tableau " Le Voyageur devant la mer des nuages " en 1818, confère-t-il encore comme Victor Hugo dans " Fonction du poète " en 1840 une mission divine au poète ? L'artiste surréaliste n'a-t-il pris bien souvent " le parti pris des choses " avec l'envahissement de la peinture par l'objet et tué le rêve en le rationalisant ? L'homme a-t-il encore sa place dans l'univers artistique avec le nouveau roman et l'art abstrait qui tendent à le faire disparaître de la scène du tableau ou de l'écriture ? Le sujet moderne est en crise : le sujet post-moderne parviendra-t-il à se (re)construire malgré son sentiment de déréliction, sa mauvaise conscience, après la défaite des idéaux et des illusions de " l'artiste maudit ", la chute de l'absolu voire sa " dégradation" exprimée dans
L'Age d'homme de Michel Leiris, autobiographie " générationnelle " qui se fait l'écho du désenchantement de la génération de l'entre-deux-guerres ?
FIGURES : comparaison, métaphore, personnification, antithèse, hyperbole, anaphore.
- comparaison : " pareil aux prophètes ", v. 16 ; " Comme une torche qu'il secoue " , v. 19 ;
- métaphore : " faire flamboyer l'avenir ! " , v. 20 => métaphore filée de la lumière à partir de la comparaison des vers 16 et 19 ; " Lui seul a le front éclairé/ Des temps futurs perçant les ombres, / Lui seul distingue en leurs flancs sombres ", v. 34-36 ;
- personnification : " Dieu parle à voix basse à son âme/ Comme aux forêts etcomme aux flots. ", v. 39-40 ;
-antithèsedel'ombre et de la lumière (soulignée par le titre du recueil, LesRayons et les Ombres) : v. 19, 20 et 34-36 .
- hyperbole : " Faire flamboyer l'avenir ! " (v. 18-20) ; l'agrandissement épique provoqué par les effets de surqualification laudative des fonctions du poète, l'accumulation de termes visant à le définir, les images flamboyantes, les exclamatives, les enjambements, les anaphores, les pluriels et les termes collectifs ;
- anaphore : " toutes les têtes ",/ " En tout temps " (v. 15-16), " tout peut tenir " (v. 17) ; " lui seul " (v. 34 , v. 36)
METRIOUE et PROSODIE : vers, rimes, effets rythmiques(coupes régulières ou irrégulières, enjambements, rejets, contre-rejets...) => cf.la versification, manuel de français Hatier, p. 371+ fiche sur la poésie .