Portrait
Sophie Calle : de la douleur comme un art
LE MONDE | 07.06.07 | 16h09 • Mis à jour le 07.06.07 | 16h10
Dans ses amours, Sophie Calle est beaucoup plus souvent quittée qu'elle ne quitte. Elle en a tellement marre d'être laissée sur le carreau que, à un de ses amants, elle a dit : "Engagez-vous !" Il lui a répondu : "Résistez-moi !" "Mais moi, je ne sais pas résister quand j'aime quelqu'un." Elle ajoute : "Je ne sais pas pourquoi on me quitte, mais il doit y avoir un problème." La réponse est-elle à trouver du côté de son travail ? Car Sophie Calle est une artiste française mondialement célèbre qui a fait de sa vie privée un thème central de son oeuvre. Au moyen d'installations qui mêlent photos, vidéos, textes, objets. Et il y quelque chose d'attirant et d'effrayant à la fois dans sa façon d'effacer les frontières entre la femme et l'artiste.
Sophie Calle affiche sa dernière rupture au pavillon français de la Biennale de Venise, qui commence le 10 juin. Il y a trois ans, elle reçoit par mail une lettre de rupture, qu'elle découvre sur son téléphone portable alors qu'elle est en voyage. "Ce n'était pas la lettre d'un salaud, mais elle se finit par "Prenez soin de vous". Ça m'a beaucoup irritée." Le résultat est le suivant : 104 femmes, célèbres ou pas, interprètent cette lettre de rupture.
Certaines sont photographiées et associées à leurs mots. D'autres sont filmées en train de lire la lettre, la jouer, l'analyser, la danser. Il y a Jeanne Moreau, Natalie Dessay, Arielle Dombasle, Camille, Diams... Mais aussi une médiatrice familiale, une sexologue, une chasseuse de têtes qui salue chez cet homme son "admirable capacité à licencier". Il y a aussi une commissaire de police qui dit : "Arrivée à 40 ans, une femme qui veut se marier a autant de chances de trouver un époux que d'avoir un accident de la route." Autant dire que Sophie Calle devait ramer pour retrouver un homme. Assez satisfaite, elle lâche : "Je l'ai trouvé tout de suite. Un architecte." Prudent, ce dernier lui a demandé de ne pas être le prochain à se retrouver dans son oeuvre. "Je m'y suis engagée."
Sophie Calle est comme un chat noir qui retombe toujours sur ses pattes. Tout se recycle chez elle. En 2003, au Centre Pompidou, elle montrait déjà, en texte et en images, comment un homme l'avait quittée "le 25 janvier 1985, à 2 heures du matin". Elle a aussi réalisé le film No Sex Last Night, road movie sur le fiasco de son mariage. A la Biennale de Venise, elle montre également une vidéo bouleversante sur les sept dernières minutes de vie de sa mère, jusqu'à l'imperceptible souffle final. "Pour la première fois de sa vie, ma mère n'était pas impatiente."
Effrayante, Sophie Calle ? Elle prévient : "Une douleur me donne envie de retourner la situation à mon avantage. C'est mon moteur. Mais, si le projet ne va pas plus loin que mon intérêt thérapeutique, je le laisse tomber." Elle n'a pas que des amis dans le monde de l'art. Certains la trouvent méchante, givrée, opportuniste dans sa façon d'étaler ses sentiments. Un peu trop jet-set aussi, proche de Lou Reed ou de Jeanne Moreau, "qui est devenue une copine". Face à elle, on est saisi par le magnétisme de cette mante religieuse aux cheveux et au regard noirs, plus sensible qu'intellectuelle, belle et sûre d'elle-même, mais qu'on ne repérerait pas au supermarché.
Sa maison est bourrée d'indices. Une ancienne usine à Malakoff (Hauts-de-Seine) transformée en loft sur deux niveaux. On est accueilli par des dizaines d'animaux naturalisés - "ils sont vivants mais ils ne bougent pas" -, notamment un grand tigre nommé Grégoire, deux têtes de taureau (elle aime la corrida), un flamand rose horizontal, un ours assis dans un rocking-chair, qui vient d'arriver.
"Quand un animal passe la porte, je lui trouve un nom." Elle attend un zèbre qu'elle nommera Daniel. "A cause de ses rayures." Les murs sont tapissés d'oeuvres d'autres artistes, d'objets, de lettres et coupures de presse encadrées - notamment une ordonnance de tranquillisants. Contre les murs, des dizaines de boîtes contiennent la mémoire de Sophie Calle. Cadeaux d'anniversaire, invitations à dîner, carnets, journaux... "La matière de mes projets est dans ces boîtes. Si les objets en sortent pour aller au mur, ils perdent leur potentiel d'oeuvre." Sophie Calle est une femme très organisée. "Maniaque." On s'en doutait. Elle accumule et fonctionne par protocoles artistiques, qui ont fait sa réputation. Tout a démarré le 1er janvier 1979, quand elle décide de suivre tous les jours quelqu'un dans la rue. La même année, elle photographie 28 personnes qui ont accepté, toutes les heures, de se succéder dans son lit, entre le 1er et le 9 avril. Elle a demandé à un détective privé de la suivre et de prendre photos et notes ; le matériel finira au mur des musées. Elle a photographié les effets personnels de clients d'un hôtel où elle était femme de chambre. Elle a fait des strip-teases à Pigalle et en a récupéré les photos...
Le manque, la rupture, le départ sont des "petites douleurs" que l'on retrouve dans l'oeuvre de Sophie Calle. C'est le résultat d'une éducation qui a pu faire bonheur et dégâts. Entre glace et feu. Le père, Bob Calle, est un homme réservé, cancérologue, célèbre collectionneur d'art dont la passion pour un art conceptuel qui mêle textes et images - Boltanski, Le Gac - a influencé Sophie. Sa mère était "une excentrique extravagante qui affichait une légèreté incroyable dans sa vie de noctambule et d'ivresse". Elle commente : "Pour moi, enfant, c'était dur et bien. Dur, car je ne pouvais suivre ; mais fière quand je voyais les mères de mes copines..."
Sophie Calle dit qu'elle a "du sérieux léger". Adolescente, elle était militante gauchiste, mais tous les jeudis, jusqu'à 17 ans, elle volait dans les grands magasins. Elle a voyagé seule pendant sept ans - Etats-Unis, Grèce, Mexique, Liban... -, vivant comme serveuse, modèle dans une école de dessin ou de la cueillette de fruits. Elle a passé un an dans les Cévennes et en Ardèche, à élever des chèvres et à vendre ses confitures. "J'ai collé aux poncifs de ma génération. J'étais mao ou hippie quand il fallait."
A 26 ans, elle est formée. Elle s'installe à Paris, suit deux jours un cours de photo, arrête son journal intime, déplace l'écriture dans des projets artistiques aussi précis qu'une ordonnance paternelle, et déjantés qu'une soirée maternelle. Près de trente ans ont passé. Sophie Calle appartient au top ten des artistes français les plus connus au monde. Son oeuvre renvoie chacun à sa propre histoire mais ne va pas de soi. "On a beaucoup dit, surtout en France, que je ne faisais pas de l'art. Mais je n'ai pas eu à me poser la question. C'était d'abord pour moi un jeu. Et puis j'ai été vite défendue."
Lors du vernissage de son exposition au MoMA de New York, en 1992, sa mère lui a dit : "Tu les as bien eus." Sophie décrypte : "Ma mère ne m'a pas prise au sérieux comme artiste mais comme elle ne prenait rien au sérieux..." Aujourd'hui, on la sent heureuse. Son prochain projet sera avec une voyante. Elle pleure souvent, surtout en voiture, mais elle dit que ce n'est pas désagréable. "Je suis restée midinette. Ce ne sont pas des larmes de douleur."
Michel Guerrin
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Parcours
1953
Naissance à Paris.
1978
Suit des passants dans la rue, les photographie et prend des notes.
1986
Photographie des aveugles et associe aux portraits leur vision de la beauté.
1992
Exposition au Musée d'art moderne de New York.
2003
Exposition "M'as-tu-vue" au Centre Pompidou.
2007
A la Biennale de Venise, exposition et projection de la vidéo sur sa mère.
Que j'aimerais avoir l'occasion de rencontrer une telle femme dans ma vie ! Ce doit etre passionnant de l'ecouter.
Decouverte de quelqu'une trop connue qu'il ne faut pas ne pas connaitre. Ses projets m'ont donne des idees avec quoi occuper les vacances a ... photographier.
Pourtant a cote,j'oserais penser que Sophie Calle avait pousse trop loin sa hardiesse. Si elle suscite d'interessantes opinions pour ses oeuvres autobiographiques, elle semble avoir efface ce que la vie lui offre et ne vit que pour les autres, l'art et non soi-meme. Elle n'aime plus l'amant autant qu'elle aime l'Amour (l'idee originale de faire interpreter la Lettre d'adieu est violente!). La mort de sa mere devient objet cinematographique.
D'accord que c'est son moyen d'exprimer les emotions et qu'elle s'en sert de ces souffrances pour creer. Mais cela ne me donne plus des sentiments de voir de l'humanite dans une artiste qui n'est plus qu'artiste. Cela dit, il ne faut pas etre misanthrope, Sophie Calle est une idole imposante pour la jeunesse.
Fini la pause, je retourne au travail.
ps: voicie un commentaire par vincent Gille de l'Amnesie, photo illustre de S.C. http://a1692.g.akamai.net/f/1692/2042/7d/lunettesrouges.blog.lemonde.fr/files/Amnesie.swf