Extrait d'un article qui émane d'un étudiant de l'ENS, Sylvain Perrot et qui peut alimenter votre réflexion sur Racine et Zola
Phèdre, coupable ou innocente ?
Phèdre, personnage tragique
Nul n'échappe à son destin : voilà une pensée qui nous traverse souvent l'esprit après la lecture d'une tragédie racinienne. Phèdre ne manque pas à cette règle, bien au contraire. Les critiques n'ont eu de cesse de répéter que c'était la tragédie la plus réussie de Racine, et l'auteur lui-même exprime ce sentiment dans la préface. Qu'est-ce qui justifie un tel jugement? La tragédie, au xviiième siècle, s'appuie sur les théories d'Aristote. Il en est une qui nous intéresse tout particulièrement : le héros doit susciter terreur mais aussi pitié. En d'autres termes, et ce sont ceux que Racine emploie dans sa Préface :
« Je ne suis point étonné que ce caractère [...] ait encore si bien réussi dans notre siècle, puisqu'il a toutes les qualités qu'Aristote demande dans le héros de la tragédie, et qui sont propres à exciter la compassion et la terreur. En effet, Phèdre n'est ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente. Elle est engagée, par sa destinée et par la colère des dieux, dans une passion illégitime, dont elle a horreur toute la première. Elle fait tous ses efforts pour la surmonter. Elle aime mieux se laisser mourir que de la déclarer à personne. Et lorsqu'elle est forcée de la découvrir, elle en parle avec une confusion qui fait bien voir que son crime est plutôt une punition des dieux qu'un mouvement de sa volonté. [...]Au reste, je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise au jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies. La seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même. Les faiblesses de l'amour y passent pour de vraies faiblesses; les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause ; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. »
On ne saurait mieux exprimer les enjeux d'une telle pièce. Elle est d'ailleurs la preuve même qu'au xviiième siècle, on n'a absolument rien compris aux propos d'Aristote! Quand celui-ci écrit que le héros doit susciter terreur et pitié, et que ces sentiments doivent être poussés à un point tel que le spectateur ne doit plus les éprouver dans la vie courante, on a cru que cette réflexion pouvait être appliquée à toutes les passions (amour...). C'est pourquoi les tragédies classiques sont aussi vertueuses et morales.
Phèdre n'est donc pas le monstre qu'elle dit être. Comme je vais tenter de vous le montrer, ses paroles sont celles d'une femme qui souffre et qui résiste à sa passion. Ce n'est que lorsque l'on apprend que Thésée, son époux, est mort, qu'elle se résout à parler à Hippolyte, à un moment donc où elle est effectivement hors adultère. Son véritable crime, et j'y reviendrai, est d'avoir menti à son époux de retour, ce qui provoquera l'irréparable. Mais son dernier souffle est un souffle de repentir. Dans cette pièce, qui porte son nom, Phèdre est analysée avec grand art par ce maître de la tragédie qu'est Racine.
Et c'est là sans doute la grande innovation du dramaturge français. Le mythe de Phèdre a inspiré, du moins d'après les oeuvres qui nous restent, deux grandes tragédies dans l'Antiquité, une grecque et une romaine. Il s'agit de
l'Hippolyte porte-couronne d'Euripide et de la
Phèdre de Sénèque.
La première a ceci de particulier qu'elle ne n'intéressait pas au personnage de Phèdre. Le véritable personnage tragique de la pièce, c'est Hippolyte, car il meurt victime des mensonges de sa marâtre. Phèdre se réduit chez Euripide à un pur moyen de vengeance utilisé par Aphrodite contre Hippolyte, qui s'est voué tout entier au culte d'Artémis, la déesse vierge. Dès lors, chez Euripide, il n'est guère question de la faute de Phèdre : il est clair qu'elle n'est responsable de rien, elle n'est qu'un jouet des dieux. Elle n'a aucune indépendance, volonté propre. On ne saurait donc lui en vouloir.
La pièce de Sénèque annonce une nouvelle interprétation du mythe, dans la mesure où ce n'est plus le personnage d'Hippolyte qui est au coeur de la pièce, mais bien le personnage de Phèdre. Mais cette Phèdre n'est pas celle de Racine. Dans la pièce de Sénèque, le personnage n'est guère ménagé. D'ailleurs, pour qu'une bonne tragédie réussisse à Rome, il faut qu'elle soit horrible à souhait. Deux ingrédients en assurent le succès : sang et folie. Avec Phèdre, on a la folie : le personnage dans la pièce semble égaré. Quant au sang, l'annonce faite à Thésée de la mort de son fils n'épargne guère de détails...
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Les efforts de Phèdre pour éviter la Faute [/b]
Chez Racine, tout est fait pour disculper en partie Phèdre. Étudions dans ce sens le premier aveu de Phèdre, qu'elle fait à OEnone, sa nourrice1.
Premier point qui innocente quelque peu Phèdre. C'est tout simplement qu'elle éprouve un véritable coup de foudre pour Hippolyte, dès qu'elle le voit. Or les voies de l'amour sont impénétrables... Son erreur aura été de suivre Thésée, venu en Crète tuer le Minotaure. En effet, celui-ci avait séduit la soeur de Phèdre, Ariane, mais n'avait pas tardé à l'abandonner. Il retourna en Crète pour emmener avec lui à Athènes Phèdre. C'est bien le sens des vers qui suivent, où Athènes devient le sujet, Phèdre n'étant que complément. Phèdre est bouleversée à la vue du jeune homme, et son état est tel que les contraires s'attirent:
«Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée
Sous les lois de l'hymen je m'étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi ;
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D'un sang qu'elle poursuit tourments inévitables.»
Nous savons qui orchestre tout cela : la déesse de l'amour, bien sûr. Aphrodite en personne a frappé Phèdre de tout son coeur... Car Aphrodite voue une haine profonde, non pas à Phèdre, mais à toute sa famille. Car Phèdre est descendante du Soleil, qui a osé surprendre Aphrodite et son amant Arès en pleins ébats, et en plus il a tout révélé au mari. Comment d'un vaudeville on est passé à une tragédie... Que faire alors ? La pauvre Phèdre ne le sait. Elle est mariée à Thésée et Hippolyte est le fils que ce dernier a eu avec une Amazone. Mais dans la pensée antique reprise au xviiième siècle, il y a inceste. Céder à cet amour est impossible, car honte suprême, déshonneur terrible... Il faut donc lutter : Phèdre décide de tenter d'apaiser le courroux de la déesse par les bonnes vieilles méthodes. Elle lui construit un temple richement décoré, elle lui fait des sacrifices abondants et réguliers. Racine dans sa description s'inspire de quelques vers de Virgile dans l'Enéide, où Didon est elle aussi obsédée par l'amour, celui qu'elle porte à Enée2:
«Par des voeux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner.
De victimes moi-même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D'un incurable amour remèdes impuissants !
En vain sur les autels ma main brûlait l'encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la Déesse,
J'adorais Hippolyte ; et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer.»
Comment oublier un être qui vous perturbe gravement les neurones ? En essayant de ne plus le voir. Car le voir, le croiser régulièrement met les nerfs de la pauvre Phèdre à bout (on le serait pour moins que cela...). Aphrodite a habilement choisi celui qui subirait les dommages collatéraux : Hippolyte, pour le malheur de Phèdre, est bien le fils de son père. Mais si habituellement on dit que le fils a les traits du père, ici c'est le père qui a les traits du fils. Mais puisque Aphrodite est intraitable et que Hippolyte restera à jamais dans son esprit, il n'y a que sur elle-même que Phèdre garde un certain pouvoir. Or le meilleur moyen de ne pas montrer qu'on aime quelqu'un, c'est de lui faire croire qu'on le déteste. Qui bene amat, bene castigat...
«Je l'évitais partout. O comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi-même enfin j'osai me révolter :
J'excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre,
J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L'arrachèrent du sein et des bras paternels.»
Victoire! Hippolyte est parti, Phèdre peut envisager une vie plus calme. Il faut s'occuper des enfants, veiller aux banquets... Mais c'est sans compter sur Thésée, expert dans le domaine de l'amour... Le temps de repos n'aura été qu'illusion éphémère, sursis. Il ne reste plus que la mort pour soulager ses peines. Car elle ne peut supporter sa vie faite de si nombreuses contradictions, qu'expriment habilement les oxymores.
«Je respirais, OEnone ; et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence.
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux à lui-même à Trézène amenée,
J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
J'ai conçu pour mon crime une juste terreur ;
J'ai pris la vie en haine, et ma flamme en horreur.
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire :
Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
Je t'ai tout avoué, je ne m'en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler.
»
Voilà, fin de la scène. Tout est dit. Mais rien n'est fait.
Et puis tout bascule. Ce qui aurait pu se réduire à un douloureux aveu devient cauchemar pour Phèdre. Elle avait choisi de mourir et s'y préparait... Mais le destin en avait voulu autrement. Car un messager, pour son malheur, apporte la nouvelle de la mort de Thésée. Plus de mari, plus de contrainte ! Aussi, quand elle se retrouve en tête à tête avec son beau-fils, pour une toute autre raison d'ailleurs, la discussion dérape. Phèdre et Hippolyte se rappellent l'un à l'autre le souvenir de Thésée : mais Phèdre en fait une description ambiguë. Car c'est Hippolyte qu'elle décrit sous les traits de Thésée ! Et là, Hippolyte comprend. Phèdre est au pied du mur. Elle ne peut qu'avouer3. Son premier réflexe est de ne pas brusquer Hippolyte, de ne pas le choquer, de ne pas heurter sa sensibilité. Phèdre insiste sur le fait qu'elle n'est pas responsable de ce qui lui arrive. C'est le sens de ce «J'aime» , car elle ne dit pas «Je t'aime». Peu importe l'objet de la passion, c'est la passion qui compte. Et cette passion, Phèdre est la première à la condamner. Mais elle affirme qu'elle n'est pas responsable. La structure de cette tirade est proche de la précédente. Les arguments pour disculper Phèdre sont les mêmes. Elle mentionne la cruauté des dieux et l'injustice dont elle a fait preuve face au jeune homme:
«Ah ! cruel, tu m'as trop entendue.
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre plus encore que tu me détestes.
Les Dieux m'en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le coeur d'une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé.
J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.»
La démarche de Phèdre vis-à-vis d'Hippolyte devient plus claire de réplique en réplique. Phèdre a cherché à se disculper aux yeux du jeune homme, et à présent elle essaie de l'apitoyer sur son sort. Tout cela ressemble, à s'y méprendre, à une stratégie de séduction. Et c'est bien ce que fait Phèdre. Elle sait qu'elle ne peut résister à cette passion et elle en a fait la démonstration à Hippolyte. Alors, soudain, l'espoir renaît. Et si Hippolyte l'aimait ? Mais l'espoir était de courte durée. Chez Racine, tout ou presque se joue sur un regard. C'est ce qu'on peut appeler avec Jean Starobinski la poétique du regard4. Phèdre voit en effet qu'Hippolyte détourne les yeux de sa belle-mère. C'est très clairement le signe de l'échec pour Phèdre. Jamais Hippolyte ne l'aimera...
«J'ai langui, j'ai séché, dans le feu, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux pouvaient un moment me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,
Je te venais prier de ne point le haïr.
Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qu'il aime !
Hélas ! Je ne t'ai pu parler que de toi-même.»
Que reste-t-il à faire ? Comme elle s'y était résolue dès le début de la pièce, Phèdre est décidée à mourir. Mais elle ne veut plus se suicider, elle a entrevu une mort plus douce, plus agréable. Quoi de mieux pour elle que de mourir de la main de celui qu'elle aime... Afin de réussir dans son plan, elle change totalement de stratégie : elle excite non plus la pitié, mais la terreur d'Hippolyte. Elle veut qu'il la déteste au point de la tuer. Ainsi, dans cette tirade, Phèdre devient le personnage tragique par excellence. Cette dépossession de soi s'exprime par la périphrase «la veuve de Thésée», qui énonce l'ampleur de la faute. Alors, toutes ses paroles ne cherchent qu'à susciter du dégoût, la honte, la haine, ce que montre la répétition presque obsessionnelle du terme «monstre» :
«Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour.
Digne fils du héros qui t'a donné le jour,
Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.
Voilà mon coeur. C'est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d'expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m'envie un supplice si doux,
Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.
Donne.»
Ces derniers vers sont ambigus. Certes, le bras et la main sont des métonymies fort courantes, désignant bien sûr le glaive. Quant au coeur, il s'agit de l'organe, certes symbole de la passion, mais aussi siège de vie. Mais faisons à présent une deuxième lecture, qu'on va qualifier, comme on l'a fait, de «psychanalytique ». Le coeur cette fois est métaphorique, il désigne la passion de Phèdre, d'une certaine manière l'organe récepteur de cette passion. Mais quel est l'organe émetteur ? Inutile de vous faire un dessin : c'est l'épée qui joue ce rôle, promue au niveau de symbole phallique. Et l'on voit combien Eros et Thanatos sont toujours étroitement liés l'un à l'autre... C'est sur ces mots en tout cas que la tirade de Phèdre s'achève : OEnone intervient pour empêcher sa maîtresse de se précipiter sur le glaive d'Hippolyte.
Phèdre et la rédemption
La question de la culpabilité de Phèdre est donc loin d'être simple. Phèdre a-t-elle vraiment commis une faute? Elle ne cesse d'y penser, mais jamais, elle ne la commet. Il serait donc plus juste de dire que Phèdre est dans l'erreur que dans la faute. Il est temps de faire un peu d'étymologie: de ce point de vue les termes sont proches. Faute vient de falsum, participe passé du verbe fallere, qui signifie tromper. La faute revient donc à une tromperie dont on est l'objet. On agit sous le coup d'une illusion. Du coup, on est plus loin de l'erreur, au sens étymologique du terme, c'est-à-dire l'errance: c'est la perte de points de repères. Or la passion répond bien à ce critère. On n'est donc plus tout à fait soi dans ce cas: la passion est dépossession de soi, de sa raison. C'est une autre force qui vous pousse à commettre la faute, par un certain ensorcellement de l'esprit. Dès lors, il devient presque nécessaire de la commettre.
C'est du moins la thèse défendue par Roland Barthes5. Au sujet de la Faute, il écrit en effet :
«Ainsi la tragédie est essentiellement procès de Dieu, mais procès infini, procès suspendu et retourné. Tout Racine tient dans cet instant paradoxal où l'enfant découvre que son père est maudit et veut pourtant rester son enfant. A cette contradiction il n'existe qu'une issue (et c'est la tragédie même) : que le fils prenne sur lui la faute du Père, que la culpabilité de la créature décharge la divinité. Le Père accable injustement : il suffira mériter rétroactivement ses coups pour qu'ils deviennent justes. La Sang est précisément le véhicule de cette rétroaction. On peut dire que tout héros tragique naît innocent : il se fait coupable pour sauver Dieu. La théologie racinienne est une rédemption inversée : c'est l'homme qui rachète Dieu. On voit maintenant quelle est la fonction du Sang (ou du Destin) : il donne à l'homme le droit d'être coupable. La culpabilité du héros est une nécessité fonctionnelle : si l'homme est pur, c'est Dieu qui est impur, et le monde se défait. Il est donc nécessaire que l'homme tienne sa faute, comme son bien le plus précieux : et quel moyen plus sûr d'être coupable que de se faire responsable de ce qui est hors de soi, avant soi?»
Pour comprendre, il faut replacer le texte de Racine dans son contexte qui est celui du xviiième siècle, autrement dit une époque où les querelles religieuses vont bon train, y compris au sein d'une même religion. Le grand siècle connaît deux grands modes de pensée différents: le jésuitisme et le jansénisme. En littérature, ces deux courants ont eu leurs représentants. Du côté des jésuites trône le vieux Corneille, dont les tragédies sont marquées par la croyance en un Dieu visible, qui se manifeste essentiellement par la grâce (Polyeucte notamment). Du côté janséniste font figure de maîtres le célèbre Pascal et... le jeune Racine. Cette école de pensée se résume à ces deux formules pascaliennes: deus absconditus et credo quia absurdum. La première formule définit la nature de Dieu, qui est un Dieu caché; d'où la seconde formule qui cette fois définit l'essence de la foi, je crois parce que c'est absurde. Comprenez: je crois parce qu'il n'y a rien à expliquer, il n'y a pas de preuve. Dieu existe, je le sais, mais je ne saurais le prouver ni dire où il est. Et cette conception de la foi en Dieu est manifeste dans toute l'oeuvre de Racine: comme l'écrit Marc Fumaroli, les héros cornéliens sont jésuites parce qu'ils sont touchés par la grâce; les héros raciniens en revanche sont jansénistes, car ils sont damnés et condamnés.
Toutefois, la formule de Pascal ne doit pas être mal interprétée. Quand il parle d'un Dieu caché, il ne veut pas dire qu'il est tantôt absent et tantôt présent, c'est-à-dire invisible à la plupart des hommes et visible seulement à ceux qui sont touchés par sa grâce. Bien au contraire, Pascal nous invite à penser un Dieu qui est à la fois toujours présent et toujours absent6.
Voici la passage de Pascal auquel Goldmann fait référence :
« S'il n'avait jamais rien paru de Dieu, cette privation éternelle serait équivoque, et pourrait aussi bien se rapporter à l'absence de toute divinité, qu'à l'indignité où seraient les hommes de la connaître ; mais de ce qu'il paraît quelquefois, et non pas toujours, cela ôte l'équivoque. S'il paraît une fois, il est toujours ; et ainsi on n'en peut conclure, sinon qu'il y a un Dieu, et que les hommes en sont indignes. »
Ce que Pascal veut dire, c'est que Dieu est toujours, mais il ne paraît jamais à l'homme tragique. Car dès qu'il se manifeste au héros de la tragédie, ce dernier n'est plus tragique. Or c'est ce qui se passe dans le théâtre de Corneille : Polyeucte est touché par la grâce, et donc il meurt heureux. A la fin de la pièce, Polyeucte n'est plus tragique. Le choix de Racine est contraire : le personnage doit être tragique du début à la fin. Donc Dieu ne paraît jamais, bien qu'il soit certain qu'il puisse paraître à chaque instant de la vie sans qu'il le fasse effectivement.
Peut-être vous êtes-vous déjà demandé ce qui se serait passé si Phèdre avait succombé et Hippolyte cédé à ses avances... La réponse a été fournie au xixième siècle: Racine serait devenu Zola, et Phèdre Renée.
En effet, quand Zola écrit
La Curée7, deuxième roman de la série des Rougon-Macquart, il veut faire un roman sur l'Or et sur la Femme. L'Or est traité par le biais du personnage de Saccard, qui fait fortune en spéculant pendant la période des grands travaux parisiens d'Haussmann. Saccard, de son vrai nom Aristide Rougon, épouse Renée Béraud du Châtel, alors qu'elle n'a que dix-neuf ans. Saccard avait déjà un fils d'une première union, Maxime, treize ans quand son père se remarie. Puis une dizaine d'années s'écoule: le collégien a grandi, Renée est devenue une mondaine. C'est alors qu'elle réalise qu'elle est éprise de Maxime depuis le début, quand est évoquée la possibilité de son mariage avec une riche héritière. Mais cette fois, les dieux (Zola en tout cas) ont voulu que Maxime éprouve une attirance pour Renée. Un soir, ils dînent dans un petit restaurant organisé en petites salles indépendantes les unes des autres. Étant seuls et proches, l'irrémédiable se produit. Le temps des amours dure quelques mois, jusqu'à ce que Saccard surprenne les deux amants. Maxime se marie avec sa fiancée et quitte Paris, laissant Renée seule. Elle ne tarde pas à mourir d'une méningite aiguë. Voilà pour le décor et l'histoire du roman.
Renée, c'est celle qui renaît: Phèdre 2, le retour. Non seulement elle aime son beau-fils, mais elle a aussi un lourd passé: Renée a été violée à l'âge de dix-neuf ans et elle est tombée enceinte: son honneur était réduit à néant. Elle est condamnée à une souffrance sans fin. Comme la reine antique, elle a un époux qu'elle voit peu et qui la laisse libre, notamment de prendre des amants. Mais Zola aime aussi rendre les choses évidentes. Le lien entre Renée et Phèdre est donc clairement évoqué dans le roman. Renée et Maxime un jour assistent à la mise en scène de la pièce de Racine:
«On donnait Phèdre. Il se rappelait assez son répertoire classique, elle savait assez d'italien pour suivre la pièce. Et même ce drame leur causa une émotion particulière, dans cette langue étrangère dont les sonorités leur semblaient, par moments, un simple accompagnement d'orchestre soutenant la mimique des acteurs. Hippolyte était un grand garçon pâle, très médiocre, qui pleurait son rôle.
--- Quel godiche! murmurait Maxime
Mais la Ristori, avec ses fortes épaules secouées par les sanglots, avec sa face tragique et ses gros bras, remuait profondément Renée. Phèdre était du sang de Pasiphaé, et elle se demandait de quel sang elle pouvait être, elle, l'incestueuse des temps nouveaux. Elle ne voyait de la pièce que cette grande femme traînant sur les planches le crime antique.Au premier acte, quand Phèdre fait à Oenone la confidence de sa tendresse criminelle; au second, lorsqu'elle se déclare, toute brûlante, à Hippolyte; et, plus tard, au quatrième, lorsque le retour de Thésée l'accable, et qu'elle se maudit, dans une crise de fureur sombre, elle emplissait la salle d'un tel cri de passion fauve, d'un tel besoin de volupté surhumaine que la jeune femme sentait passer sur sa chair chaque frisson de son désir et de son remords.
--- Attends, murmurait Maxime à son oreille, tu vas entendre le récit de Théramène. Il a une bonne tête, le vieux!
Et il murmura d'une voix creuse :
A peine nous sortions de Trézène, Il était sur son char...
Mais Renée, quand le vieux parla, ne regarda plus, n'écouta plus. Le lustre l'aveuglait, les chaleurs étouffantes lui venaient de toutes ces faces pâles tendues vers la scène. Le monologue continuait, interminable. Elle était dans la serre, sous les feuillages ardents, et elle rêvait que son mari entrait, la surprenait aux bras de son fils. Elle souffrait horriblement, elle perdait connaissance, quand le dernier râle de Phèdre, repentante et mourant dans les convulsions du poison, lui fit rouvrir les yeux. La toile tombait. Aurait-elle la force de s'empoisonner un jour? Comme son drame était mesquin et honteux à côté de l'épopée antique!»8
La scène de l'inceste allait déjà dans ce sens:
«Et comme le jeune homme la prenait à bras-le-corps, elle dit avec son rire embarrassé et mourant: ``Voyons, laisse moi... Tu me fais mal.'' Ce fut le seul murmure de ses lèvres. Dans le grand silence du cabinet, où le gaz semblait flamber plus haut, elle sentit le sol trembler et entendit le fracas de l'omnibus des Batignolles qui devait tourner le coin du boulevard. Et tout fut dit. Quand ils se retrouvèrent côte à côte, assis sur le divan, il balbutia, au milieu de leur malaise mutuel: ``Bah ! ça devait arriver un jour ou l'autre.''»9
Notez la concision et la chute terrible de cette scène: tout est réduit à sa plus simple expression.
Le dernier point que j'aborderai sur Phèdre et son double Renée est tout simplement leur fin. Car toutes deux meurent, la première à la fin de la pièce, la seconde à la fin du roman.
Racine a réservé à Phèdre une mort noble. Car tout portait à croire que Phèdre se suiciderait. Et pourtant, elle ne mettra jamais fin à ses jours. C'est de honte et désespoir qu'elle meurt. En effet, après son échec retentissant face à Hippolyte, elle ne sait plus que faire. Et c'est alors que Thésée fait une entrée remarquée au iiiième acte. Phèdre a peur et se confie à OEnone, laquelle prend l'initiative d'accuser Hippolyte de porter un amour criminel envers Phèdre devant Thésée. Ce dernier la croit et en appelle à Poséidon pour punir son fils. Mais quand Phèdre apprend la mort d'Hippolyte, elle avoue tout à Thésée et exhale un dernier soupir:
« Et la mort, à mes yeux dérobant la clarté,
Rend au jour, qu'ils souillaient, toute sa pureté. »
Un tout autre sort est réservé à Renée. Elle s'éteint dans une grande solitude. En outre, Zola ne lui accorde que deux lignes et la fait mourir d'une méningite aiguë.