Pour ceux qui ne seront pas en cours vendredi , voici les documents qui vont nous servir à comparer deux mises en scènes de Bérénice en 2001. ( La consigne de l'exercjce à faire sera donnée ultérieurement.
Bérénice
Jean RACINE
Genre : Théâtre , Classique
Mise en scène : Lambert Wilson
Compagnie : Ilotopie
Avec : Michel Baumann : Paulin, Charlotte Clamens : Phénice, Fabrice Michel : Arsace, Bernard Musson : Rutile, Robin Renucci : Antiochus Gil Robert : suite de Titus, Didier Sandre : Titus, Kristin Scott Thomas : Bérénice.Le rôle d’Antiochus, interprété par Lambert Wilson à la création aux Estivales de Perpignan et au Festival d’Avignon, est repris par Robin Renucci
Assistant : Cécile Guillemot
Décor : Stéphane Plassier
Musique : Jean-Marie Wilson
Costumes : Christian Lacroix
Lumière : Françoise Michel
Conseiller pour les vers François Regnault, Maquillages: Madeleine Roland
Durée : 2 heure(s) et 30 minute(s)
"Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas que toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien", écrit Racine dans sa deuxième préface à Bérénice. Ce "rien" fascine depuis trois siècles et suscite les interprétations les plus variées.
Pour Lambert Wilson, l'œuvre révèle des sentiments moins idéaux que ne le disent les commentaires classiques. Il veut rappeler en exergue cette phrase de Norman Mailer : "Depuis que j'ai connu Kennedy, je sais qu'un homme qui atteint le pouvoir devient une machine".
Dossier de Presse
Kristin Scott Thomas endosse le rôle-titre de l'œuvre suprême du sacrifice, le poème du renoncement accepté. L'actrice incarne Bérénice aux côtés de Didier Sandre, alias Titus, général victorieux. Chéri par la reine de Palestine, Titus est couronné empereur. Mais Rome n'accepte pas qu'il s'allie à une souveraine étrangère, à une reine juive. Lambert Wilson, met en scène ces deux astres morts qui renoncent l'un à l'autre dans la perfection de l'abnégation, et consentent à ne rien devenir. Ils s'échappent vers le vide de la gloire du monarque pour Titus, vers le vide de la sérénité impavide pour Bérénice. En 1670, Racine éclipse les farces de Molière et écrase la gloire finissante de Corneille. A trente ans, il vient dire à la cour du Roi que l'espoir est vain et que la liberté n'existe pas plus que le choix. En guerre contre les jansénistes de Port-Royal, pourtant marqué par leur philosophie, Racine invente la théorie de l'amour par le néant.
Rome, 79 après J.C. L'empereur Vespasien est mort depuis une semaine. Son fils, Titus, lui succède. L'empire tout entier, la cour, l'armée, le sénat comme le peuple attendent que le nouveau monarque épouse celle qu'il aime, Bérénice, reine de Palestine.
Vespasien disparu, plus rien n'empêche cette union à laquelle l'empereur défunt s'était toujours opposé.
La pièce de Racine s'ouvre alors que Bérénice, heureuse, attend que Titus lui ordonne de l'épouser. Antiochus, roi de Comagène, confident et amoureux éconduit de la souveraine, est persuadé de l'union imminente des deux amants. Il s'apprête à un exil désespéré. Mais Titus, désormais Empereur, prend conscience qu'il ne s'appartient plus. Le pouvoir, l'ordre et les traditions qu'il récusait ont force loi sur ses sentiments. Et Rome ne peut avoir pour impératrice Bérénice, une reine étrangère, une princesse juive.
Brisé par la douleur, Titus confie à Antiochus le soin d'annoncer à la femme qu'ils aiment tous deux sa décision de renoncer au mariage. Offensée, Bérénice se révolte contre l'empereur, contre son comportement indigne, puis menace de se suicider. Antiochus, dévoué au seul contentement de Bérénice, tente alors de concilier en vain les intérêts de la passion amoureuse et les intérêts de l'empire. Il échoue à contrecarrer la primauté du pouvoir sur le destin amoureux des deux êtres. Mais Antiochus parvient à rapprocher Titus et Bérénice dans une communion où le renoncement à la félicité atteint le même vertige sublime que l'amour partagé. Tous trois s'engagent alors dans un sacrifice héroïque, et partent pour des vies de solitude et de souffrance. Vaincus par l'ordre du monde et des choses, ils consentent au caractère impitoyable de leur défaite respective afin d'atteindre le dépassement de soi. C'est là qu'ils demeureront, intacts et parfaits, dans la volonté inaliénable d'aimer.
Lambert Wilson est l'acteur de théâtre et de cinéma très connu que l'on sait et qui exerce son métier en France et dans le monde anglo-saxon. Ces dernières années, ses principaux rôles au théâtre, à Paris ont été Ruy Blas d'Hugo aux Bouffes du Nord, Pygmalion de Shaw à Hébertot, Ashes to ashes de Pinter au Rond-Point et La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière mis en scène par Jacques Lassalle au Théâtre de l'Atelier. Sa formation théâtrale, trois ans à Londres au Drama Center, l'a poussé parallèlement à travailler le chant. Il a initié plusieurs spectacles musicaux (Lambert Wilson chante, Démons et Merveilles), participe régulièrement à des concerts en tant que récitant (L'Histoire du soldat, Lélio, Manfred, Le Martyre de Saint-Sébastien etc… et a enregistré plusieurs disques (Le Roi David, Oedipus Rex, Démons et Merveilles, A Little Night Music… Comme metteur en scène, il a monté Les Caprices de Marianne de Musset aux Bouffes du Nord, en 1994. Il a aussi conçu et mis en scène des spectacles sur plusieurs villes françaises (Nîmes, Perpignan, Mulhouse… basés sur des écrits des habitants.
Entretien
On ne connaît de vous qu'une mise en scène, celle des Caprices de Marianne il y a sept ans. Mais vous avez fait des réalisations théâtrales dans d'autres circuits. Que représente pour vous ce retour à la mise en scène d'une grande œuvre avec Bérénice ?
Il me semble qu'on ne devient vraiment metteur en scène qu'à partir d'un certain moment, après avoir mis en scène des pièces qui appartiennent à votre univers intime et fondateur, traduit les œuvres avec lesquelles vous avez vécu longtemps. Ensuite, la virtuosité peut consister à mettre en scène ce qui, apparemment, ne vous dit rien. J'ai pensé longtemps à la pièce de Musset, je pense depuis longtemps à la pièce de Racine. Mais on peut être paralysé par sa passion, surtout face à Racine, et ce que cela comporte de sublime, de repéré, de débattu. La vraie difficulté pourrait résider dans le nombre d'essais critiques, philosophiques, psychanalytiques et autres qu'il a suscités. Il y a un poids énorme que je compare à ma fascination initiale, qui était saine, libre, instinctive, lancée sur un parcours initiatique.
Il se trouve aussi que j'ai joué le rôle de Racine dans le film de Véra Belmont, Marquise, où Sophie Marceau jouait la Du Parc et Bernard Giraudeau Molière. Cela m'a permis de me plonger dans la personnalité de Racine et de comprendre pourquoi Bérénice m'avait attiré depuis l'âge de l'adolescence.
Mille choses me passionnent dans le personnage de Racine. Je ne peux pas le dissocier de son œuvre. Sa vie a pu être relâchée, débridée, en opposition avec la rigueur de ses pièces et l'austérité de sa formation. Mais, justement, cette contradiction est l'une des clefs de la compréhension son œuvre.
Bérénice est une pièce que vous avez aimée très jeune.
Le désir de devenir acteur est né chez moi de la sensation que me procurait, au lycée, la prononciation des vers de Racine : une grande sensualité, la découverte de la volupté de la voix. À quinze ans, j'ai été touché sans que je comprenne vraiment, j'étais aveuglé par la beauté de la langue, la pureté du traitement : ces impressions ne m'ont pas quitté depuis. J'ai des difficultés avec les pièces mythologiques - pas assez humaines pour moi. Corneille me touche peu. Mais Bérénice, c'est d'une intensité telle que l'on pense à un scénario, à une histoire moderne. C'est la forme la plus pure de la tragédie, débarrassée des conventions de l'époque et des figures de style, qui va droit à la chair de l'être et à celle du conflit.
Comment voyez-vous les personnages ?
Le personnage le plus complexe, c'est Titus. Il est énigmatique, hamlétien, dans un état de doute total. Il m'attire énormément parce que j'aime cette faculté du doute, je préfère les gens qui n'affirment pas mais posent des questions - même si le doute peut empêcher d'avancer et creuse le sol. Le personnage de Titus est celui qui m'a donné envie de monter la pièce mais il est difficile à résoudre. Il est en opposition avec des formes plus claires de la passion et de l'action. Les autres, selon Lucien Goldman, incarnent le "monde". Pour Antiochus et Bérénice, on peut visualiser leurs sentiments. Mais Titus, c'est écrit comme une énigme pintérienne. On part dans une direction, on croit avoir une clef, mais on s'aperçoit qu'on peut soutenir le contraire. Titus est véritablement une projection de Racine, dont le goût du renoncement forgé par l'éducation janséniste m'attire. Et d'ailleurs, j'ai rêvé longtemps d'interpréter moi-même le personnage de Titus. Mais il est plus intéressant pour un acteur-metteur en scène de jouer un personnage qui regarde et est tourné vers les autres. Antiochus est le seul personnage qu'un metteur en scène peut jouer. Et il est le seul à poser la question de l'autre, avec beaucoup de maladresse et de mépris de lui-même. J'ai appris à le découvrir et à l'aimer parce que je le plains et parce que j'ai de la compassion pour lui. Pour d'autres raisons que Titus, c'est un rôle passionnant à jouer.
Je parle de personnages. Dès qu'on aborde la question des personnages, on est tout de suite en prise avec la masse théorique. Une partie de la théorie refuse la notion de personnage. Moi, je ne me prononce pas encore. En Angleterre, j'ai reçu une formation qui ne me donne pas le réflexe d'entrer dans un débat à la française. Cela ne veut pas dire qu'on y apprend à n'être que psychologique. Mais je n'en pense pas moins que Racine a donné à chacun des rythmes différents, des façons personnalisées de s'exprimer qui impliquent des caractères. À l'école, j'ai joué Hippolyte en anglais, j'ai étudié un vrai personnage, pas seulement un masque. J'aimerais arriver à une synthèse des deux conceptions. Dans Antiochus, il y a une nervosité de la parole qui raconte beaucoup de choses sur ce qu'il est. Il n'a pas le même fonctionnement mental que Titus. Il est dans un autre monde.
Et Bérénice ?
Le choix de l'actrice renvoie forcément à la vision profonde qu'on a de la pièce. Kristin Scott Thomas est une Anglaise qui a fait ses classes en France. Elle joue le seul rôle du répertoire racinien que peut tenir une actrice non française. Autour d'elle, il y a la xénophobie d'une partie des personnages (Paulin est fielleux à son endroit). Mais il n'y a pas de conflit Occident-Orient dans la pièce. L'Orient, chez Racine, est abstrait. Qu'est-ce que la Palestine, pour lui ? Je me méfie de cette notion de l'Orient, je m'intéresse plutôt à la notion de l'Ailleurs. En elle, il n'y a pas d'exotisme oriental mais - ce qui est plus fascinant - l'énorme spectre de ce que doit incarner l'actrice.
Bérénice est d'une ambiguïté totale par rapport à son ambition.
Elle est fascinée par les attributs du pouvoir, mais dément de façon presque suspecte cette fascination. Elle fait penser à ces grandes figures féminines ambiguës du Xxe siècle : Eva Peron, Hillary Clinton, des femmes qui aiment véritablement et sont en même temps véritablement ambitieuses. Bérénice aime bien-sûr, mais elle n'est pas pour moi une femme désintéressée et tout entière dans son amour. Elle est multiple, fière, capable d'une violence phénoménale et terrible, ce qui la rapprocherait d'une Lady Macbeth. Elle peut rassembler tous les pouvoirs de la malédiction. Elle se comporte de façon très curieuse avec Antiochus, hautaine et outragée, cruelle aussi. Cela fait d'elle un personnage très riche. Car elle est aussi une petite fille sentimentale, désarmée et fragile. Elle change au cours de la pièce, c'est le personnage qui change le plus. Titus est déjà changé par l'événement auquel il a dû faire face, Antiochus, lui, ne le sera pas. Mais Bérénice changera en profondeur, ira vers le renoncement et quittera le domaine de la passion.
Parmi les autres personnages, il y a Paulin (Michel Bauman), le levier politique de la pièce. Certes, le personnage le plus important est Vespasien, mais il n'est pas dans la pièce. Paulin est l'écho du père, une figure de la loi, un être dangereux et manipulateur. Il y a Arsace (Fabrice Michel), qui doit être en réelle complicité avec Antiochus : un frère de sang qu'on adore et qui agace tout à la fois. Phénice (Charlotte Clamens) est la personne qui sait, et envoie désespérément quelques signes : une réduction du chœur. Mais pour les confidents, on essaiera d'aller plus loin dans l'humain que ne le veut l'analyse habituelle, qui ne voit en eux que les accessoires désincarnés d'une fonction dramatique.
Vous avez vu d'autres mises en scène de Bérénice ?
Non. Peut-être parce que, quand on aime, on éprouve une crainte. Ludmilla Mikaël parle toujours de façon troublée de la Bérénice, devenue mythique, qu'elle a jouée sous la direction de Grüber. Il y a eu les mises en scène de Vitez, de Lassalle, qui sont aussi des philosophes. Je me sens plus instinctif. Mais Jacques Lassalle m'avait proposé de jouer Titus dans sa mise en scène. Je n'avais pu le faire et je l'ai beaucoup regretté.
Et l'alexandrin ? Quel est votre point de vue sur l'interprétation des vers ?
J'ai hâte de m'y frotter ! J'ai parlé de la diction des alexandrins avec François Regnault. J'aime beaucoup l'idée qu'on puisse aborder une tragédie de Racine avec la même précision diabolique avec laquelle les musiciens abordent une partition. Je suis d'ailleurs fasciné par la précision des chefs d'orchestre et des musiciens. On demande à un chanteur d'être incisif à une dernière croche près ! Je crois qu'avec ce type d'exigence, l'acteur peut paradoxalement se sentir plus libre que contraint. En tant qu'acteur, j'ai la fascination et en même temps la hantise du travail à la table. C'est là qu'on prend le temps de résoudre des questions essentielles : l'évolution du langage, les stéréotypes (Racine est l'auteur le plus chargé de notre inconscient). Sur l'alexandrin, sur la forme, il faut faire un certain travail comme on pratique un sport, comme on résout un problème physique. On ira fréquenter l'alexandrin dans d'autres pièces. Mais pas pour in fine demander à l'acteur un effort vocal important, pas avec un matériel aussi intime. D'ailleurs, le choix des lieux où l'on joue Racine est bien entendu primordial.
Je suis marqué par l'expérience anglaise, les jeunes générations de metteurs en scène qui, influencés par Peter Brook, développent l'impact organique des corps. Par rapport à la tradition française de ces trente dernières années, je me sens plus proche de la " physicalité " des Anglais que de l'intellectualité des Français. Face à Racine, on est facilement intimidé. Il faut perdre cette intimidation et incarner !
Comment voyez-vous votre mise en scène, ses mouvements, ses images ?
Ce ne sera pas archéologique. Les images nous rapprocheront de nous aujourd'hui. Pour moi, les costumes romains éloignent de l'âpreté de la pièce. Car ces personnages ne sont pas des gentils, ils ne sont pas sympathiques. Ils ont des peurs et des ambitions qui ne sont pas aussi jolis que la tradition l'a décrété. Peut-être situerai-je l'action dans l'une de ces époques d'" entre-deux ", quand la monarchie s'affaiblit et qu'apparaît un pouvoir plus violent. Mais, avec Stéphane Plassier, nous allons vers un décor plutôt abstrait, vers l'épure, l'intemporel. C'est toujours une victoire de se débarrasser des accessoires. J'aime bien Goldman disant : Bérénice doit se lever parce que la tragédie ne peut se jouer que debout. Il faut réussir à n'avoir aucun appui, mais nous commencerons les répétitions avec des appuis, pour s'en priver ensuite. Ce serait un signe de force dans notre travail. Barrault avait dessiné trois portes, et c'était tout. Les didascalies de Racine, c'est : " Elle s'asseoit ", " Elle se lève ". Pas plus !
Notre éclairagiste, Françoise Michel, qui vient de l'univers de la danse, et qui a la même fascination que moi pour le peintre Rothko, travaillera sur l'obscurité. C'est une pièce sur l'obscurité, en effet. Le monde extérieur n'y est pas solaire comme dans Phèdre. C'est une fuite dans la nuit qu'effectue Bérénice.
Kristin Scott Thomas / Bérénice, reine de Palestine
“ Kristin rêvait de revenir en France par le biais d'un grand texte. Elle est pour moi la quintessence de l'intelligence, de la fragilité, comme une féminité alliant la force et la violence. Elle est la personnification d'une certaine sensibilité européenne, celle de l'entre-deux guerres. Ce n'est pas un hasard si les cinéastes et les metteurs en scène la sollicitent souvent pour incarner des personnages de cette période. Nous avons elle et moi suivi un parcours semblable ; je me suis retrouvé étranger à Londres comme elle fut étrangère à Paris, étudiante de la rue Blanche. Je cultive une réelle fascination pour les acteurs anglais, pour leur capacité à mêler le drame, la tragédie avec le concret, le réel. Les acteurs français sont davantage habitués à la transposition, à l'abstraction. Si j'avais voulu situer Bérénice dans la Rome antique ou fellinienne, j'aurais suivi des pistes très différentes, celle de l'orientalisme, par exemple. Mais je préfère me consacrer à l'étrangeté d'une héroïne, aimant sur un territoire qui n'est pas le sien.”
Didier Sandre / Titus, empereur de Rome
“ Il me fallait trouver l'acteur qui puisse incarner un guerrier, mais un guerrier qui pense. On est d'emblée du côté de Bérénice, nous l'épousons, comme dit Rousseau, mais la question morale posée par Titus est terriblement complexe, et fait de lui le héros de la tragédie au même titre que celle qui en porte le nom. Je me suis beaucoup identifié à cet abominable questionnement ; peut-on renoncer à un amour pour une idée abstraite ? Quelque soit la réponse, le dilemme est une torture. Il me fallait trouver l'acteur qui puisse incarner ce doute, cette dimension existentielle de Titus. Il est l'Hamlet racinien, le héraut de la question de l'être. Didier Sandre porte en lui ce questionnement. Il apporte également un savoir formidable du vers racinien, il connaît parfaitement la difficulté de cet exercice. Les interprètes de Titus et de Bérénice, me semble-t-il, doivent par ailleurs incarner une certaine maturité de leurs personnages. Si les héros de Racine étaient adolescents, on pourrait penser qu'ils se remettront de cet arrachement. En l'occurrence, Bérénice n'a aucun futur affectif, aucun espoir après Titus. Tous les deux sont des êtres de la maturité. Ils en ont la clairvoyance, la lucidité, et ils en ont aussi le terrible aveuglement. ”
Bérénice / Les origines d'un désir
“A la lecture de Bérénice, dès mon plus jeune âge, je fus frappé par la notion de séparation, par l'idée du ratage relationnel et des destins brisés, cet arrachement de deux êtres, ce désir de mort par l'amour. Voilà ce qui m'a bouleversé. Je suis probablement assez sentimental, je reste attaché à l'émotion. Je n'en ai pas honte, et je ne vais pas au théâtre que pour être éclairé mais aussi pour être ému. On ne m'a hélas jamais proposé d'aborder l'œuvre de Racine en tant qu'acteur. Je ne m'en suis pas offensé dans la mesure où j'ai appris très tôt que le métier d'acteur consistait essentiellement à accumuler les frustrations. Celle-ci ou une autre, après tout… Par ailleurs, mon cheminement dans le théâtre n'est pas absolument solitaire. Je me sens comme l'héritier d'une vision particulière de la tragédie. Je ne veux pas le revendiquer, je n'en éprouve aucune fierté particulière. Je suppose qu'Irina Brook, de la même façon, est l'héritière d'une réflexion singulière sur le théâtre. Pour ma part, j'ai reçu certains codes de la scène depuis l'enfance, par mon père, par ceux avec qui il a travaillé. Je partage aujourd'hui avec eux un même respect de la langue, de l'écriture, un goût de la simplicité.”
Tragédie de l'abnégation / Oeuvre du renoncement amoureux
“Le renoncement à l'amour est décrété par Titus avant même que la pièce ne commence. La tragédie nous conduit à travers le parcours qu'effectue Bérénice vers l'abnégation, comment elle l'accepte, comment elle s'y soumet. L'existence de Racine nous éclaire sur cet aspect de son œuvre, en particulier sur Bérénice. Selon sa conception janséniste d'un monde mauvais, Dieu existe mais ne donne aucun signe. L'homme doit admettre Dieu, et renoncer au monde. Titus renonce à vivre pour régner. Il suit une ambition personnelle, il lutte contre sa peur de la mort. En quittant le monde, il devient un personnage tragique. Antiochus, quant à lui, ne renonce pas à l'amour puisqu'il aimera toujours. La pièce s'achève sur son “ Hélas ! ” ; rien ne dit qu'il se soumettra à la demande de Bérénice. Antiochus, me semble-t-il, est le seul individu véritablement suicidaire. Bérénice et Titus parlent du suicide, font un spectacle de leurs menaces. Seul le suicide d'Antiochus est probable. De surcroît, il passerait inaperçu. En cela, il appartient au XXè siècle. Il se déteste lui-même. A chaque instant, dans chaque choix qu'il fait, il se méprise lui-même. Il appartient à un romantisme du début du siècle, il porte une noirceur dostoïevskienne. Il est banalement tragique, pathétique au premier sens du terme. ”
Loin de l'Orient / Cet ailleurs abstrait.
“Ma lecture de la pièce n'en relève aucun écho oriental ou judaïque. Je veux développer la problématique de l'étranger, de celui qui vient d'ailleurs, sans rapprocher la pièce d'une réalité topographique et concrète qui, me semble-t-il, l'éloignerait de l'essentiel.
Racine est formidablement lettré, il parle le grec et le latin sans difficulté, mais en matière de géographie, que connaît-il pratiquement de la Palestine ? Reconstituer le puzzle des régions qu'évoque Bérénice elle-même est d'une grande difficulté. Est-elle reine de Palestine, de Judée ? L'Orient de Racine est avant tout un Ailleurs poétique. Loin d'une vision orientaliste, qui ne semble pas concerner Racine lui-même, je veux évoquer la superposition des cultures opposées, et l'isolement d'un individu n'appartenant à aucune. Je veux raconter la solitude infinie de celle qui se donne et appartient à l'ennemi, tel un trophée de guerre.”
Bérénice, entre deux guerres / Les années trente
“ Je rapproche la pièce de notre temps pour que les notions du pouvoir et de ses conséquences nous soient moins étrangères, nous paraissent moins lointaines. Pour qu'elles trouvent un écho en nous, spectateurs d'aujourd'hui. L'inscription de Bérénice entre la tradition romaine et la tragédie classique éloigne de nous les enjeux du pouvoirs. L'étau où Titus se trouve pris, même s'il participe de cet enfermement, nous semble d'autant plus concret que le contexte nous est familier, que les circonstances nous sont connues. L'étrange séduction qu'opère le vainqueur, en l'occurrence Titus sur Bérénice, ne nous est pas étrangère. Cette figure d'un pouvoir fort, exercé sur un peuple dont on pressent l'inquiétude et la fragilité, ne nous est pas inconnue. Un contexte identique régissait l'entre deux guerres des années trente. Une semblable instabilité générale qui a favorisé l'avènement au pouvoir des grandes figures monstrueuses du XXe siècle. Mille raisons historiques nous rattachent à cette période incertaine. Il est par ailleurs curieux d'observer que la figure politique et décisive reste absente. Paulin, confident de Titus, reste dans l'ombre, comme tous les Mazarin, Richelieu, et autres hommes de l'obscurité. ”
Le vers / La splendeur du verbe racinien
“ Je lisais Bérénice à quinze ans sans en comprendre les enjeux. Je me laissais enivrer par la beauté de la langue, du vers. Comment ne pas tomber à la renverse à son écoute ? Mon travail, aujourd'hui, consiste à ne pas privilégier la forme au détriment du sens, ni le fond aux dépens de la forme. Pour Racine, la forme est un passage obligé, la règle imposée d'un jeu. Je veux respecter cette règle tout en préservant l'action et l'énergie d'une œuvre qui n'est en aucun cas une succession de lamentations. Nous restons très attentifs à la construction du vers, mais nous l'avons suffisamment assimilée pour ne pas nous laisser posséder par la langue. Nous ne voulons la faire entendre ni dans la déclamation ni dans l'abstraction, mais avec rythme, vitalité, vivacité. ”
L'action / Un thriller dans un mouchoir de poche
“Nous tentons d'imaginer ce que nous pourrions obtenir si nous parvenions à nous défaire du mythe que représentent Racine et la tragédie classique. Les anglais parviennent à cet état d'ignorance, d'objectivité, puisqu'ils abordent le texte par sa traduction. J'ai vu une version de Britannicus dirigée par un metteur en scène anglais, Jonathan Kent, où les enjeux et les caractères étaient présentés avec efficacité, rapidité, dans une merveilleuse agilité. Ce Britannicus était à l'opposé des habitudes théâtrales que je déteste : la vénération du texte, le verbe tout puissant, le formalisme, le maniérisme. Grâce à l'exercice du cinéma, les acteurs ont trouvé les moyens d'exprimer la passion réelle, de l'incarner. Ils ont appris à en exprimer la violence. Nous ne devons pas nier cet apport du jeu cinématographique. Par ailleurs, si Racine s'inscrit dans la tradition littéraire de son époque, sa Bérénice est révolutionnaire dans la mesure où elle présente des personnages doubles, pour le moins. Racine fait état de la violence des passions, des amours destructrices, et sort de la convention cornélienne du héros noble, orgueilleux, entier. Ses protagonistes sont complexes, multiples. En cela, ils sont modernes, et c'est cette modernité qui me trouble.”
François Regnault / Dramaturge
“Linguiste, spécialiste de la langue du XVIIe, François Regnault nous livre les clés du texte et de son interprétation. Il nous expose les termes de la règle du jeu, ses conventions strictes que nous voulons respecter et restituer tant que peut le supporter une écoute d'aujourd'hui. Nous avons découvert par exemple l'interdiction formelle du hiatus né de l'espace entre deux voyelles. Les mots doivent être liés les uns aux autres, implacablement ; leurs liaisons font entendre la musique des alexandrins. Nous devons approcher la précision des musiciens à la lecture de leur partition, et établir la synthèse entre cette règle de jeu et de la justesse des sentiments humains, des sentiments par nous identifiables. C'est pourquoi nous tentons d'insuffler un rythme particulier, une énergie vive pour restituer l'action et le suspens propres à la pièce.”
Stéphane Plassier / Plasticien, créateur de l'espace.
“L'abstraction du lieu s'impose. Stéphane Plassier dessine un espace intermédiaire, une antichambre, no man's land entre l'intimité de la chambre et le monde extérieur. Le lieu, c'est la nuit. Tout se passe ici l'espace d'une nuit au terme de laquelle Bérénice disparaît. Elle avance dans la face cachée des mondes solaires de Phèdre. Cette obscurité tient aussi à la paranoïa de Titus, à sa terreur du monde. La scénographie nous rapproche également des années trente, d'une esthétique architecturale qui doit beaucoup à la symbolique romaine. Là, l'immensité des lieux s'acharne à réduire l'homme à l'état d'insecte. L'espace scénique de Bérénice rappelle l'admiration que cultivaient les fascistes pour cette disproportion entre la grandeur architecturale et la dimension humaine, où l'individu est sacrifié sur l'autel du pouvoir, notion qui écrase tout le monde jusqu'au leader lui-même.”
Christian Lacroix / Créateur des costumes
“Les costumes restent fidèles au temps singulier des années trente. J'ai demandé à Christian Lacroix de réfléchir à l'idée d'une cour en deuil. Titus impose autour de lui la règle de cette désolation. Il entre dans une phase très austère, et Bérénice le rejoint dans le même renoncement. Les costumes signifient également les divisions qui séparent le monde du pouvoir, représenté par Titus, Paulin, Rutile, et le monde de la cour, incarné par Antiochus, Arcase, Bérénice et Phénice. Les entités de la cour peuvent apparaître sous un aspect mondain, et porter des costumes de soirées, des robes de bal. L'univers du pouvoir, quant à lui, se caractérise davantage par des habits formels, uniformes, plus proches du code d'austérité que dicte Titus."