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Réflexion sur le théâtre J.L. Rivière.

Réflexion sur le théâtre J.L. Rivière.

Posté le 18.02.2008 par lireenpremiere
« La proposition que je tenterai, ouverte à débat, vient d’une réticence à considérer quelque chose qui est pourtant très évident et naturel : le théâtre est un art de la représentation. En y réfléchissant, est-ce aussi sûr ? Est-ce ce qu’il fait ? représenter ?

Sans doute, oui. Mais le théâtre fait autre chose que représenter le monde. C’est un constat accessible à tout spectateur qui s’interrogerait sur ce qui lui arrive quand il se trouve au théâtre. Ce n’est pas le monde qui est représenté là devant moi, spectateur, c’est un autre monde qui pour un bref moment prend la place du monde ordinaire. Cet autre monde peut ressembler au monde dans lequel je vis. Mais au fond cette ressemblance n’est rien au regard de la singularité des lois propres à ce monde nouveau et provisoire dont j’accepte, pour un temps, qu’il se substitue au mien.

Si le théâtre ne représente pas le monde, qu’est-ce qu’il lui fait ? Je dirai qu’il le modélise. Le théâtre est un modèle du monde, modèle au sens scientifique du terme : un objet qui réduit, décrit, étudie le monde. Le point important qui caractérise le modèle, c’est qu’il réduit. Il relève certaines propriétés du monde pour les exposer
et en manifester l’articulation.

En ce sens, on pourrait dire que le théâtre est une transcription abstraite du
monde. C’est difficile à penser parce que le théâtre est fait de corps, d’objets, tangibles.
On n’est pas spontanément enclin à penser qu’il s’agit d’une abstraction et
pourtant je pense que c’est comme cela.

Si le théâtre est un modèle au sens mathématique du terme, il doit en posséder
les deux caractéristiques principales : donner des moyens pour décrire un phénomène et être un outil d’analyse.

Il y a une transversalité forte avec les mathématiques, une analogie d’opérations.
Le professeur de mathématiques comme le professeur de théâtre s’intéresse aux
propriétés du triangle, l’un dans la géométrie, l’autre dans la comédie.

Si le modèle devait être analysé, il y a les deux grandes lignées dramaturgiques
qu’on peut trouver à la fois dans la dramaturgie du texte, du spectacle que je distingue en parlant de « théâtre critique » et de « théâtre clinique ». Le théâtre critique est du côté du modèle qui analyse, c’est-à-dire qui démonte un phénomène pour produire un effet de connaissance ou de sidération sur le spectateur. On peut
penser aussi bien à Molière qu’à Brecht.

La lignée du théâtre clinique n’est jamais désignée comme telle, elle est moins
connue et moins fréquente dans la dramaturgie. Sa plus grande illustration est très
certainement Tchekhov.
On connaît la lettre magnifique qu’il écrivit à son ami Souvarine après la création de la première version d’Ivanov, spectacle où les amis de Tchekhov avaient été un peu éberlués et lui en avaient fait le reproche. On lui dit alors qu’il fallait que ce personnage insupportable d’Ivanov s’explique un peu. Pourquoi y avait-il deux
femmes follement amoureuses de cet homme si odieux ? Heureusement, il y avait ce médecin bienveillant, humaniste… Tchekhov répondit à Souvarine que si c’était ce que ses amis avaient compris, il arrêtait d’écrire. Ivanov n’est pas ce personnage, et le médecin, quant à lui, est un emmerdeur anarchiste épouvantable, qui n’est propre qu’à susciter l’ennui. Tout ça n’est pas né de son imagination, il a voulu exposer un cas. Pas de dimension critique, pas de jugement. C’est une lignée de théâtre que je nomme «clinique »... »





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