COURS : TRISTAN ET ISEULT
1) le développement de la légende : littérature et civilisation :
La légende se développe pendant le second âge féodal (1050 à 1250 environ). On situe le premier âge féodal de la chute de l'empire Romain, environ, jusqu’au milieu du 11ème siècle, le second âge féodal se déroule du milieu du 11ème siècle à la prise de Constantinople par les Turcs en 1453.
C’est une période d'extrême précarité de l'existence, la nature est mal dominée, sauvage, du fait d’un outillage encore rudimentaire et de techniques agricoles peu performantes : (la jachère, l’attelage au collier, l’araire), les rendements sont faibles, l’autosuffisance alimentaire rarement atteinte. Le commerce se développe lentement, gêné par le mauvais état des voies de communication et par leur insécurité : (le nombre important de petits seigneurs pillards, les droits exorbitants perçus par toutes les autorités féodales locales, l’abondance des monnaies différentes à la valeur trop aléatoire).
De nombreuses épidémies comme la peste, des maladies comme la lèpre, fragilisent le tissu social, empêchent une véritable croissance démographique. Les mœurs sont brutales, au Nord surtout, où l’influence de la culture arabo-andalouse ne se fait pas sentir, alors que le Sud, à son contact développe, à la fin du 11ème siècle, une brillante civilisation, celle des troubadours et des cours d’amour.
La période est aux grandes peurs, dans l’eschatologie chrétienne de terribles bouleversements doivent précéder le retour en gloire du Christ, vision cataclysmique suivant laquelle une catharsis doit purifier le monde avant l’établissement de la Jérusalem céleste, la venue de la cité de Dieu.
Les lieux saints sont aux mains des Musulmans depuis 636, ils en avaient laissé l’accès aux pèlerins chrétiens jusqu’en 1078 date à laquelle les Turcs Seldjoukides prirent Jérusalem ce qui servit de prétexte aux puissances chrétiennes d’occident pour déclencher les premières croisades. Les peurs millénaristes suscitent de grandes pénitences collectives, la croyance en l’action de forces surnaturelles dominent les mentalités.
Le 12ème siècle voit se succéder d’importants mouvements de population comme la croisade des pauvres, celles des enfants, les pèlerins donnent leur vie dans une quête du rachat et du salut.
Dans ce contexte les amours de Tristan et Iseult et surtout leur vie dans la forêt du Morois apparaissent comme un pur scandale pour cette société du 12ème siècle. Ils y mènent une vie sauvage, à l’écart de la société et de la civilisation, ils travaillent de leurs mains, ce qui est indigne de leur statut social, un noble ne peut déroger et le travail producteur de biens matériels est considéré comme dégradant. La forêt est une forteresse qui les protège de la justice et des institutions du droit féodal, c’est aussi une prison, une cage qui les ravale au rang de bêtes humaines de forbans, rebelles à la loi de Dieu et à celle des hommes.
La royauté de Marc est fragile, il ne pourrait tenir tête à la coalition de ces vassaux, c'est pour cela qu’il a besoin de Tristan. Deux motifs paradoxaux se confondent et s’affrontent dans la personne de Marc, le suzerain féodal et le roi celte. Dans l’ancienne civilisation celte le roi était élu par ses pairs et son pouvoir ne reposaient que sur un ensemble de liens qui le rendaient dépendants de l’entente de multiples petits chefs locaux. Ce pouvoir est à la merci d’un engagement, d’une « geish », le roi doit pouvoir donner ce qu’on lui demande, il y est engagé par un lien sacré, s’il ne le peut, il menace de ruine son royaume et peut le perdre. Le roi celte est, d’autre part, une image de la force et de la fécondité de son royaume, l’image de sa puissance politique se confond avec l’idée de sa puissance sexuelle, quand celle-ci est atteinte, c’est tout son royaume qui en subit les conséquences.
Le sens premier de la requête des barons exigeant de Marc qu’il prenne épouse et engendre un successeur, ressortit d’abord à cela, la blessure aux jambes, ou au flanc, du roi pécheur (ou pêcheur) et la désolation de son royaume, dans le cycle arthurien, sont encore de ce ressort symbolique. La relecture de Béroul du mythe donne la jalousie à l’égard de Tristan comme motif de la requête des barons. L’auteur médiéval réinterprète la tradition qu’il transcrit ; en fait, Marc eût-il eu un fils, Tristan, son neveu par sa sœur, serait resté son légitime héritier. Les Celtes étant matrilinéaires, ce sont les enfants de la sœur qui sont les héritiers de leur oncle maternel. Cet oncle maternel, s’il a engendré, ses rejetons sont sous l’autorité du frère ou des représentants mâles de la famille de son épouse, dont ils héritent. De plus, la royauté celte étant élective et non héréditaire, l’héritier du roi n’obtient pas forcément le trône, il doit être, au préalable, élu roi par ses pairs, lui ou un autre. Tout cela est devenu totalement étranger à la société féodale du 12ème siècle.
Marc dépend de ses compagnons parce qu’il a besoin que le lien sacré « geish » qui le lie à ceux qui dans la tradition celte devait être ses pairs, les barons dans le récit de Béroul, soit maintenu. Cette tradition n’est plus comprise par ceux qui réécrivent la légende et appartiennent à une tout autre société basée sur le lien de vassalité ; pour Béroul les compagnons de Marc deviennent ses vassaux. Dans la civilisation celte c’est le don et le contredon, le potlatch, qui régissent les relations sociales, le chrétien du 12ème siècle obéit à d’autres valeurs, pour lui le monde est le lieu passager dominé par le péché où la puissance du salut de Dieu est en œuvre, le chrétien est en pérégrination dans ce monde, en passage, le sens de sa vie est d’être dans la disposition de recevoir cette puissance de salut.
C’est en fonction de cette relecture du monde que la divinité de passage que représente Ogrin (dans une perspective païenne), à la limite de deux espaces, l’un sauvage l’autre cultivé, devient un ermite chrétien persuadant les amants de se remettre dans la voie du salut. Il devient intercesseur et intermédiaire, celui qui rachète l’âme des amants, les fait renouer avec l’ordre de la foi et l’ordre de la société féodale.
Les amants soumis à une « geish », le philtre, lien sacré et contraignant qui les engage l’un à l’autre, dans la relecture chrétienne deviennent des pécheurs soumis à une passion coupable, seul le philtre, son effet limité dans le temps, garde la trace de l’origine traditionnelle et païenne du motif.
Un autre élément trace du récit apparaît significativement comme indice du substrat caché du palimpseste. Le nain Frocin révèle aux barons que Marc a des oreilles de cheval, ce fragment diégétique détonne avec le contexte, il ne se raccroche à aucune ligne narrative. Pour le lecteur moderne l’information est cocasse et ferait de Marc un personnage ridicule, on pense bien sûr à Midas et ses oreilles d’âne, sur lesquelles nous faisons le même contresens. Dans la tradition païenne les oreilles de cheval de Marc sont sans doute la marque qui le rattache à un animal totem, et peut-être le secret de sa force. S’il tue Frocin en lui coupant le chef, pour avoir révélé ce secret c’est peut-être dans un geste de conjuration, apotropaïque, par la tête Marc, comme le Minotaure, communie à une nature sauvage non civilisée qui le met, par le médium de l’animal totem auquel il s’apparente, en rapport avec le divin. Couper la tête de Frocin, c’est comme pour Jupiter tranchant les génitoires de Saturne et les jetant par-dessus son épaule, se protéger d’un mauvais sort et priver l’autre de sa puissance.
Mais la valeur du symbole, les oreilles comme stigmate d’une force surnaturelle, est bien sûr ambivalente. Pour mieux le faire comprendre, prenons un autre exemple célèbre : les cornes au front de Moïse quand il descend du mont Sinaï porteur des tables de la loi. On a évoqué une faute de traduction de la Vulgate, une forme de faux sens que Michel Ange aurait suivi dans sa célèbre représentation du patriarche les cornes au front, on a dit que le terme hébreux signifierait lumière et corne et qu’il aurait fallu comprendre visage lumineux et non pas front cornu. Les choses sont certainement plus compliquées, le taureau est un animal totem dans bon nombre de civilisations méditerranéennes, et ses cornes devaient être l’expression de sa force et de sa puissance. Etre cornu voudrait dire avoir la puissance du taureau, mais on sent immédiatement l’ambivalence sémantique des cornes, être cornu, « cornudo » c’est aussi être cocu, et dans l’imaginaire être cocufié voisine l’impuissance, ainsi les cornes expriment simultanément deux sens opposés, la puissance et l’impuissance.
On pense tout de suite au très beau texte de Freud sur l’ambivalence des symboles qui produiraient des sens contraires et garderaient la trace d’une langue primitive où chaque terme signifierait simultanément un sens et son contraire. Il faut rapprocher cette analyse de l’ambivalence des symboles des thèses de Totem et Tabou, les fils meurtriers du père primitif éprouvent à la fois haine et amour pour ce père tyrannique qu’ils ont tué. Le repas totémique porte la marque de cette ambivalence, le père tué revient par le retour du refoulé sous la forme de l’animal totem père de la tribu, le sacrifice de l’animal totem commémore le meurtre du père primitif. Le repas totémique au cours duquel les membres de la tribu mangent l’animal sacrifié rappelle au fils leur désir d’acquérir la force du père par l’ingestion de ses viscères.
Porté la marque de l’animal totem prend alors le sens d’investir la place de père de la tribu, ce que font le roi Midas comme le roi Marc, mais cette place les met en butte à l’amour comme à la haine, roi puissant mais roi à tout moment sacrifiable. Ainsi comme pour les cornes de Moïse, les oreilles de cheval de Marc expriment sa force comme sa faiblesse.
En résumé, le récit tristanesque comme la geste arthurienne, se déroule sur une frontière qui sépare deux mondes celui païen d’une tradition celte, celui chrétien des auteurs réécrivant la légende, ces deux mondes sont incompréhensibles l’un à l’autre ce qui fait du texte de Béroul à la fois un témoignage de la culture de son temps et une forme de paradoxe inconciliable avec lui, car sa valeur profonde reste païenne dans une époque où l’Eglise tend à monopoliser toutes les formes d’expressions du sens. Le récit tristanien a dû paraître scandaleux à plus d’un titre et nous verrons plus loin que ce scandale heurte encore bien d’autres valeurs.
Une autre influence a pu jouer dans la construction romanesque de Béroul, celle du roman grec. L’écriture de fiction qui engendrera le roman naît dans le monde grec. De l’antiquité nous avons gardé cinq grands romans : de Chariton, Chéréas et Callirhoé au premier siècle de notre ère ; de Xénophon d’Ephèse, Les Ephésiaques ; de Longus, Daphnis et Chloé tous deux du deuxième siècle de notre ère ; d’Achille Tatius, Leucippé et Clitophon du deuxième ou troisième siècle ; d’Héliodore, Les Ethiopiques du troisième ou quatrième siècle.
Les cinq œuvres sont des romans d’amour, dans Les Ethiopiques Théagène et Chariclée se prennent l’un pour l’autre d’un amour absolu au premier regard. Ce sont leurs âmes qui se sont reconnues, le roman est platonicien et Héliodore suit le schéma de la rencontre amoureuse des âmes amantes du Phèdre. La passion a le même caractère inéluctable et fatale que dans Tristan et Iseult, mais il y a une distinction notable, Tristan et Iseult ne se sont pas aimés au premier regard, le philtre leur a servi de médiateur, d’intermédiaire. La différence est considérable, elle est de l’ordre d’une rupture, la dynamique platonicienne du désir n’est plus respectée. Or c’est le même événement qui sépare la tradition antique et la tradition celtique de la réécriture de Béroul, la parousie christique. Ce qui est venu à signifier cette parousie pour l’Eglise héritière de l’évangile de cette présence, c’est l’eucharistie. Le Christ est présent dans le boire et le manger de la cène, or l’eucharistie dans cette tradition chrétienne est la représentation la plus juste de l’amour divin.
L’eucharistie peut être un modèle interprétatif du philtre, comme lui elle induit une communion, elle bâtit un lien, suppose une métanoïa, (un changement de l’âme, une conversion) .Elle est le signe le plus concret de ce « métanoïete » (convertissez-vous), mais aussi la marque d’une rupture radicale avec la psychê grecque, la nourriture de l’âme platonicienne passe par un théoreîn, un voir contemplatif, alors que l’âme chrétienne se nourrit d’un boire et d’un manger, âme – corps confondus dans une communion qui précède une passion impliquant le corps souffrant – jouissant et l’âme du Christ. A la différence de Théagène et Chariclée, c’est immédiatement comme corps, comme chair que se reconnaissent Tristan et Iseult, dans le boire se sont les corps qui se nouent, le Lai du Chèvrefeuille en donne la métaphore la plus explicite, et dans ce nœud des corps se reconnaissent les âmes.
Dans Daphnis et Chloé on retrouve également une inspiration platonicienne, le narrateur découvre l’histoire des deux amants figurée en images dans une grotte, il retranscrit les images en mots. On reconnaît le motif platonicien de la caverne de République VII, et le images de la « doxa » que contemplent les prisonniers, alors que le philosophe accède à la lumière de la vérité en sortant de caverne, ce que signifie le passage de l’image, représentation approximative, à l’écriture , plus proche de la vérité, passage aussi de la représentation à l’idée.
L’influence des écrivains de l’antiquité sur les auteurs médiévaux est, néanmoins, indéniable, celle d’Ovide, par exemple, sur Chrétien de Troyes, mais le modèle grec ou latin doit passer par une forme de relecture chrétienne.
2) 1ère lecture selon l'éthique de l'ordre :
Marc souffre de défaillances juridiques, il est obligé de recourir à Arthur pour valider le serment d’Iseult en forme de jugement de Dieu par le recours au fer brûlant, et d'une défaillance physique, c'est Tristan qui accomplit des prouesses, jamais Marc. Ces défaillances apparaissent comme un élément rémanent significatif de l’ambivalence des traits symboliques qui caractérisent sa personne.
Dans le roman de Tristan et Iseult il y a une impossibilité du jugement, conduire un procès équitable apparaît comme un tâche impossible. L’impossibilité d’un référent, d’une autorité reconnue fait que le jugement semble toujours injuste et que la voie de faits devient le seul recours. C’est par voie de faits que Tristan tuent les barons félons, le droit et la saine justice ne trouvent aucunement leur place dans le déchaînement de violence.
Tous les personnages se jugent et le juge suprême est Dieu, c’est lui qui est invoqué dans le jugement par le fer rouge, c’est à lui qu’en appelle Ogrin, les personnages sont incapables de régler leurs contentieux. Pourtant deux figures de juges se dégagent de ce chaos juridiques: Arthur, roi exemplaire, mythique et historique, Ogrin, intercesseur, intermédiaire entre Dieu et l'homme, arbitre privilégié, sûr de lui et de sa mission, son ermitage est un tribunal et un refuge. Marc est un personnage trop faible, c’est un juge insuffisant.
- Le monde avant la faute (le philtre)
Dans le monde avant la faute, représentée par le philtre, domine la beauté physique et morale. Marc et Tristan, dans ce monde d’avant la chute, ont une tout autre personnalité, Marc est un roi magnanime et généreux, sachant reconnaître les mérites de son neveu ; Tristan est loyal à l’égard de son oncle, respectueux de son autorité et de l’hommage qui le lie à lui. C’est un monde où la hiérarchie féodale, renforcée par les liens de l'affectivité et du lignage, assure ordre et stabilité.
- La faute :
Au départ, le philtre est un moyen de consolider l'ordre spirituel et l'ordre temporel, mais il devient le véhicule au moyen duquel se manifestent les forces du mal. Forces du mal incarnées par le nain et par les lépreux qui sont comparés au serpent de la Bible.
Le philtre, son utilisation par Tristan et Iseult, représente la fin de la grâce. A cause du philtre Tristan devient inutile au maintien de l'ordre et au salut de la collectivité, il a renié la chevalerie, il devient hors-la-loi. Tristan et Iseult sont des parias, des exclus que l'on peut comparer aux lépreux et au nain. Tristan prive le Monde de la prouesse et Iseult le prive de la beauté. La Forêt du Morois, le séjour qu'y font Tristan et Iseult entraîne la perte de la beauté, la perte de la civilisation. Les agents premiers des forces du mal sont le philtre, le nain, les lépreux et les mauvais barons. Ces forces sont contagieuses, elles poussent Marc à une violence grotesque, elles conduisent Tristan à se déguiser en ladre et en fou. La société médiévale est une société où l'on croit que le paraître est le reflet de l'être, en cachant son identité et en retrouvant Iseult en secret la nuit, Tristan se met symboliquement du côté des ténèbres. Pour l'homme médiéval la beauté est le signe du bien d'où le refus d'Iseult de reconnaître Tristan fou et difforme dans un épisode du fragment Thomas.
La faute entraîne une confusion des valeurs, ce sont les félons et le nain qui défendent l'honneur royal. On assiste à une véritable inversion de celles-ci, puisque les personnages présentés comme les bons, Tristan et Iseult, sont l’un parjure à l’hommage lige qui le lie à son suzerain dont il trahit la foi, l’autre adultère et menteuse. Les personnages présentés comme les mauvais, les barons, respectent leur devoir de conseil et de soutien à l’égard de leur suzerain, Marc, ils défendent son honneur contre ceux qui le salissent, Tristan et Iseult.
Tous les personnages mentent même Ogrin qui conseille les amants, dans la lettre qu’il leur suggère d’écrire à Marc, il les fait mentir sur la nature exacte de leur relation.
Tristan et Iseult ont suivi un chemin de croix parodique, leur séjour dans la forêt du Morois, ce qui est une ré interprétation dans le sens d’un rachat, de leur faute première. Ogrin apparaît comme l'homme qui ne doute pas, qui va droit au but par tous les moyens, au prix même d’un pieux mensonge. Marc reste ce personnage ambivalent, ambivalence si caractéristique de sa personnalité, tantôt généreux, dans la forêt du Morois où il pardonne aux amants, tantôt justicier au-delà du droit et de la raison quand il donne Iseult aux lépreux.
Dans ce monde de la chute et du péché la mort sera la rédemption des amants.
- Histoire de Tristan et Iseult :
C’est l’histoire d’une création où Dieu domine, l’histoire de la création voulue par lui, d’un ordre des créatures où chacune trouve la place qui lui a été assignée. Avant le philtre, Tristan est dans l’ordre de la prouesse et de la chevalerie, Iseult comme sa mère, est guérisseuse, elle sauve les corps, éloigne la mort.
Puis vient l’histoire proprement dite celle de l'accident dramatique d'où découle le mal. Sans la chute représentée par l’accident du philtre, il n’y a pas d’histoire, il ne peut y avoir d’histoire que de la faute, tout ce qui précède amène l’accident tragique qui précipite les amants dans le monde. Avant le philtre, nous sommes dans la description d’un ordre presque parfait, même le combat avec le Morholt prend le sens de situer Tristan dans cet ordre du bien et de la prouesse. Cet épisode est suivi d’une mort et d’une résurrection, Tristan blessé mortellement par la flèche empoissonnée du Morholt, est guéri, ressuscité par Iseult mère et fille. C’est l’image d’un passage, la perte d’une première nature et la renaissance dans une nature moins parfaite, la perte d’une nature sans péché et la chute dans une nature pécheresse au rebours du schéma paulinien de la mort du vieil homme et de la renaissance en Christ deuxième Adam, du rachat et non plus de la chute, annonce de l’homme nouveau, nouvel Adam rédimé, promesse de salut.
L’histoire devient le signe d'un verdict qui inclut un châtiment à la fois fatalité et volonté mauvaise, Tristan et Iseult boivent le philtre à leur insu, ils héritent de la faute sans l’avoir voulue, comme l’humanité tout entière hérite du péché d’Adam sans l’avoir voulu, cet héritage du péché détermine toute l’eschatologie chrétienne. Dans le plan de Dieu la condamnation du péché est aussi annonce de la rédemption.
C’est en définitive l’histoire de la condition humaine telle que l'a conçue l'occident chrétien médiéval.
Mais cette première lecture reste superficielle…
Description structurelle des romans :
Dans le fragment Thomas apparaît une troisième Iseult, après la mère et la fille du royaume d’Irlande, Iseult aux blanches mains, double d'Iseult la blonde. Ainsi se mettent en place les trois figures d’un destin. Tristan passe d’une Iseult à l’autre de façon paradoxale. Avec la femme de son oncle et suzerain il entretient des relations essentiellement physiques et donc coupables, avec la seconde devenue sa femme, il s’abstient de toute relation sexuelle ce qui le rend différemment coupable puisqu’en méprisant Iseult aux blanches mains il méprise d’une autre façon le sacrement du mariage comme déjà il le faisait en étant l’amant d’Iseult la blonde.
L'une représente la culpabilité, l'autre l'ordre ; l'une le passé et un avenir hypothétique, l'autre le présent et l'avenir historique ; l'une la terre natale, l'autre la terre étrangère. Iseult la blonde est coupable avec Tristan, Iseult aux blanches mains est innocente du fait que son mari la délaisse.
Leur conjonction réconcilierait le héros avec le monde. Mais la chasteté « tue » l'efficacité du leurre, enferme Tristan dans un paradoxe : ses pulsions de vie se transforment en pulsions de mort. Chaque leurre équivaut à une épreuve castratrice pour Tristan car il ne peut aller plus loin. Voir la nouvelle Héloïse : « un état permanent est-il fait pour l'homme ? Non, quand on a tout acquis, il faut tout perdre, ne fût ce que le plaisir de la possession qui s'use par elle. » (6e partie, deux, Pléiade, p. 726)
Lecture complémentaire :
Le philtre est l'incarnation du destin, c'est une puissance sacrée, (vin herbé), le philtre est la contre grâce, au rebours de ce que serait une puissance de salut il entraîne avec lui une contrainte induisant la perte et la chute. Tristan et Iseult sont les instruments d'une magie, les prêtres du culte de la nature. Le philtre devient le principe qui permet aux amants d'inventer un autre mode d'existence, une autre éthique et une autre vision du monde (le Morois). Les propos véhéments qu'échangent Tristan et Ogrin opposent ce point de vue d’une éthique de la passion qui conduit à la perte et à la chute, à celui d’un salut qui passe par le respect de l’ordre social et l’obéissance aux puissances. Lecture paulinienne de l’histoire : « toute puissance est voulue par Dieu », se révolter contre l’ordre politique et social revient donc à se révolter contre Dieu.
Dans le camp des amants, au service de leur passion, on retrouve les serviteurs Governal et Brangien, des amis comme Dinas, le peuple que l'on peut comparer au chœur tragique du théâtre grec, les animaux comme le chien Husdent, des objets magiques comme l'arc, et souvent la nature : forêt refuge, vent, mer...
Mais l'amour total de Tristan et Iseult est aussi l'accord de deux êtres en harmonie avec la nature, comme signe d'une alliance entre Dieu et sa création (ce qui serait assez différent de ce qu'enseigne la morale traditionnelle). Tristan est le double valeureux de Marc ; Tristan et Iseult sont martyrs et apôtre d'une nouvelle religion, peu orthodoxe. Nous retrouvons dans toutes les différentes lectures cette ambivalence des symboles et des sens que nous donnions comme déjà caractéristique des personnages.
Le Morois
C'est le Monde du bonheur reconquis : le sommeil des héros quand arrivent les éléments extérieurs, étrangers est le symbole, la manifestation de leur absence mentale au monde de l'ordre, du mépris de leur passé. Il représente encore la victoire de l'éros bâtisseur : arc, hutte, dressage du chien Husdent, contre les puissances de mort qui travaillent la civilisation.
Dans la fin du récit les amants sont trahis par la nature, le vent, la mer, qui sonne le glas de la vie en couple.
Aucune lecture n’est totalement adéquate, ne peut viser à « exhaustiver » les sens possibles ; il est nécessaire d’aller plus loin dans l'interprétation et de ne surtout pas opposer les lectures diverses mais de les utiliser conjointement.
Deuxième partie
1) Tristan
Les enfances de Tristan représentent à la fois une harmonie familiale et vassalique et un monde sans femme, créé par et pour le père, le roi Marc.
Avant le philtre, Tristan incarne les rêves d'avenir de la société, il est l'enfant, l'héritier présomptif du père, garant de l'ordre. Tristan incarne l'idéal du jeune homme preux conforme à l'éthique de la collectivité ; c'est un être qui vit uniquement sous le regard des autres ; mais il est aussi une projection narcissique de Marc.
Les épreuves que traverse Tristan sont un moyen pour lui d'être digne du père incarné par Marc, elles sont aussi plus ou moins des requêtes d'amour. On peut penser que Marc traite Tristan en enfant non responsable, qu'il refuse, consciemment ou non, de voir grandir. Le philtre dans cette optique peut se comprendre comme le réveil de pulsions trop longtemps brimées. Chaque voyage en mer a pour l'inconscient de Tristan valeur de régression au monde utérin loin du monde des pères.
Le philtre est un alibi qui permet de transgresser le tabou primitif de l'inceste, Iseult est l'épouse de celui qui pour lui joue le rôle de père, de telle sorte que sa relation coupable avec elle doit être considérée comme incestueuse.
Le combat contre le Morholt symbolise une revanche contre le père castrateur car Tristan se montre plus valeureux que Marc et en tuant un géant il en devient un lui-même. On peut comparer cet épisode avec celui du combat de David et Goliath. Le meurtre du Morholt représente une mise à mort de l'effigie du père admiré et haï. C'est de la tension entre la haine et l'amour qu'il éprouve pour son père spirituel que résulte le jeu de l'être et du paraître chez Tristan.
L'absorption du philtre produit une deuxième naissance, une prise de conscience de la rivalité avec le père, la découverte de l'autre, Iseult, la découverte de son moi autonome. La conquête d'Iseult marque l'accès à la maturité sexuelle. Dans le cadre de cette conquête le Morois devient une expérience initiatique à la fois maturante et régressive (ad uterum). La substitution des épées d'un point de vue psychanalytique, peut être un geste symbolique de substitution phallique. Le pardon de Marc est ambigu car il vise à rappeler à Tristan qu'il est un père dominateur et tout-puissant. Ce qui entraîne chez Tristan un réveil du sur moi et le recours à un substitut du père : Ogrin : retour au monde de l'ordre. À partir de là, Iseult prend l'initiative car Tristan obéit à Marc et à Iseult : il attend chez le Forestier et Orri, oisif et passif.
2) Iseult la blonde :
Iseult soigne Tristan, lui redonne vie : elle est la mère par excellence. le Morholt, l'oncle d'Iseult, est une figure de père haïssable, c'est un géant.
Dans la personnalité d'Iseult on observe beaucoup moins de tensions entre le moi et le sur moi à la différence de celle de Tristan, la culpabilité n'entrave pas son dynamisme. Plus que Tristan, elle est l'âme du couple.
L'histoire du couple :
Le Morois représente un retour à l'androgynat et une réconciliation entre éros et civilisation : les valeurs de la culture y sont niées. La société des hommes, du point de vue des amants réfugiés en son sein, apparaît comme foncièrement négative, soumise au mensonge et à l'hypocrisie, dominée par des individus mus par leurs seuls intérêts égoïstes. Dans la forêt du Morois Tristan et Iseult ne sont plus ni homme ni femme, ils forment une sorte de coalescence, les attributs sociaux de chaque sexe ayant disparu. Dans le péché, ils sont en même temps au delà de celui-ci, suivant l'expression paulinienne du « ni homme ni femme » qui caractérise l'homme nouveau mort et ressuscité en Christ.
Essai de phénoménologie bachelardienne appliquée :
On observe une certaine complicité des éléments avec Tristan et Iseult (Rocher, mer, sable, forêt…) . La forêt est la Chambre onirique des amants ; par contre, à la fin du récit dans le fragment Thomas, le projet de Tristan de faire venir Iseult est une faute contre les éléments car les pôles sont inversés. La mer maternelle est complice de Tristan, elle est par contre hostile à Iseult.
On trouve dans les littératures celtiques le thème de la chambre de cristal qui reprend un rituel de régénérescence par le soleil ; pour Tristan, c'est aussi un rêve d'incommunicabilité, de bonheur par la solitude. À la fois lieu ouvert au monde et surtout au soleil mais également refuge onirique éternel, sein maternel, nouvel avatar du regressus ad uterum.
D'après Markale, Iseult est un personnage solaire et Tristan un personnage lunaire : Tristan, déguisé, montre toujours le négatif de son être.
Ogrin est à la fois prêtre chrétien et druide celtique, nous avons vu en effet plus haut que Béroul ré-interprète la tradition païenne dans un sens chrétien.
Marc est l'homme de la mauvaise foi, les autres ont les mains sales à sa place, il a constamment besoin d'un tiers dans ses décisions et dans ses actions.
Le mythe de Tristan
D'après Denis de Rougemont : l'Amour et l'Occident, (1ère édition : 1939)
1) L'amour et la mort :
« seigneur, vous plaît-il d'entendre un beau conte d'amour et de mort ? (…)» début du Tristan dans la version qu'en donne Bédier au début du siècle, thème central de l'amour mortel.
L'amour heureux n'a pas d'histoire. Il n'est de roman que de l’amour mortel, de l'amour menacé et condamné. Ce qui exalte le lyrisme occidental, ce n'est pas le plaisir des sens, ni la paix féconde du couple. C'est moins l'amour comblé que la passion de l'amour. Et passion signifie souffrance.
Dans passion les modernes ne comprennent plus que « passionnant » ils ont oublié : « ce qui souffre ». De fait, la passion d'amour signifie un malheur. Nous semblons préférer ce qui nous blesse et nous exalte.
Amour Passion signifie adultère c'est le thème essentiel de la littérature occidentale. Sans l'adultère que seraient toutes nos littératures. Elles vivent de la crise du mariage.
2) Le mythe :
Il existe un grand mythe européen de l’adultère : Le roman de Tristan et Iseult.
a) Qu’est-ce qu’un mythe ?
Un mythe est une histoire, une fable symbolique, simple et frappante, résumant un nombre infini de situations plus ou moins analogues. Le mythe permet de dégager des constantes. Il traduit les règles d’un groupe social, ou religieux, il procède du sacré ; son origine doit être obscure et son sens même l’est en partie. Il est l’expression anonyme de réalités collectives.
b) Utilité du mythe
Le mythe paraît lorsqu’il serait dangereux ou impossible d’avouer clairement un certain nombre de faits sociaux ou religieux. Nous avons besoin d’un mythe pour exprimer le fait obscur et inavouable : la passion est liée à la mort, elle entraîne la destruction pour ceux qui s’y abandonnent de toutes leurs forces.
c) Le mythe de Tristan et Iseult
Il s’inscrit dans les règles de la chevalerie. Le mythe se constitue au 12ème siècle dans une période où les élites font un vaste effort de mise en ordre sociale et morale. C'est une période de crise du mariage, les clercs français sont en conflit avec Rome sur la question du célibat des prêtres, des gens d'église en général. Le mariage comme sacrement indéfectible pose problème aux élites pour lesquelles il fait partie d'un système économique et politique, et doit pouvoir être dissous dans une évolution des stratégies pouvoir.
Question à poser
Tristan paraît physiquement supérieur à tous ses adversaires et particulièrement au roi. Aucune force extérieure ne saurait donc l'empêcher d'enlever Iseult et d'obéir à son destin. les mœurs du temps sanctionnent le droit du plus fort plus que le droit d'un homme sur une femme. Pourquoi Tristan n'use-t-il pas de ce dernier droit ? Pourquoi l'épée de chasteté entre les corps dans la forêt ? en effet les amants ont déjà péché, et refuse de se repentir. Pourquoi Tristan rend il la reine à Marc ? Pourquoi la reine coupable propose-t-elle un jugement de Dieu ? son triomphe est lié à une ruse inventée in extremis. Pourquoi le narrateur traite-t-il de félons les barons qui défendent l'honneur de Marc ?
Chevalerie contre mariage
Opposition qui se manifeste dès la 2e moitié du 12e s. entre les règles chevaleresques et les coutumes féodales. Conflit de deux devoirs presque de deux « religions ». Le roman breton se distingue de la chanson de geste en ceci qu’il donne à la femme un rôle central dévolu traditionnellement au suzerain. Le Chevalier breton tout comme le troubadour méridional se reconnaît le vassal d'une dame élue ; mais il demeure aussi le vassal d'un seigneur ce qui entraîne des conflits de droit : le roman offre un exemple, celui des barons félons : selon la morale féodale le vassal est tenu de dénoncer au seigneur tout ce qui lèse son droit ou son honneur ; il est « félon » s'il ne le fait pas. Dans Tristan les barons dénoncent Iseult au roi Marc : il devrait donc passer pour « féaux » et loyaux. Mais le narrateur les traite de félons, c'est en vertu d'un autre code, celui de la chevalerie courtoise.
L’amour courtois peut-être représenté comme une réaction contre les mœurs féodales. Le mariage pour les seigneurs est une simple occasion de s'enrichir, les répudiations sont fréquentes ; un des prétextes invoqués est l'inceste : pour annuler un mariage ont pouvait invoquer une parenté au-delà même du 4e degré, les abus étaient fréquents et les annulations plus faciles à obtenir que nous ne l'imaginons aujourd'hui. L'amour « courtoise » (amour est féminin jusqu'au 18e s., marque de l'influence des troubadours, il est en effet masculin en latin : amor) oppose à cela une fidélité indépendante du mariage légal est fondée sur le seul amour. L'amour « courtoise » en vient même à déclarer que l'amour et le mariage ne sont pas compatibles. Dans Tristan la félonie et l'adultère sont excusés, voire magnifiés, le roman rabaisse l'institution sociale du mariage, humilie le mari. Mais l'amour « courtoise » s'oppose aussi à la satisfaction de l'amour : « il ne sait de donnoi vraiment rien, celui qui désire l'entière possession de sa dame. Cela n'est plus amour, qui tourne à la réalité. » « donnoi » ou « domnei », désigne en provençal la relation de vasselage instituée entre l’amant chevalier et sa dame ou « domina ». C'est cette relation courtoise qui permet de comprendre des épisodes comme celui de l'épée de chasteté, celui du retour d'Iseult à son mari, celui du mariage blanc de Tristan avec Iseult aux blanches mains.
Le « droit de passion » permettrait à Tristan d'enlever Iseult après qu'ils ont bu le philtre. Cependant il la livre à Marc ; c'est que la règle de l'amour courtois s'oppose à ce qu'une telle passion « tourne à réalité », c.-à-d. aboutisse à l'entière possession de la dame. Tristan choisira donc, dans ce cas, d'observer la fidélité féodale : préférence pour ce qui entrave la passion, pour ce qui empêche le bonheur des amants, pour ce qui les sépare, les martyrise. Pas un obstacle qu'ils rencontrent ne se révèle objectivement insurmontable, et pourtant ils renoncent chaque fois. Quand il n'y a pas d'obstacle, ils en inventent : l'épée nue, le mariage de Tristan. Ils en inventent comme à plaisir, bien qu'ils en souffrent.
Quel vrai sujet de la légende? : la séparation des amants, oui mais au nom de la passion et pour l'amour de l'amour même qui les tourmente, l'exalter, pour le transfigurer au détriment de leur bonheur et de leur vie même.
L'amour de l'amour
Pourquoi s'aime-t-il ? Tout porte à croire que librement ils ne se fussent jamais choisis ; mais ils ont bu le philtre et voici la passion. Ils ont péché, mais ils ne peuvent s'en repentir puisque ils ne sont pas responsables ; ils se confessent, mais ne veulent pas guérir, ni même implorer leur pardon. Ils se sentent par-delà le bien et le mal, la fatalité qui les presse, et à laquelle ils s'abandonnent en gémissant, supprime l'opposition du bien et du mal. Ce qui les livre aux tourments délicieux n'appartient ni à l’un ni à l'autre et relève d'une puissance étrangère indépendante de leurs qualités, de leurs désirs. Lui c'est le plus fort, elle la plus belle ; lui Le chevalier, elle la princesse. Comment concevoir une affection humaine entre deux types à ce point simplifiés.
Tristan et Iseult ne s'aiment pas, ils l'ont dit, ce qu'ils aiment c'est l'amour, c'est le fait même d'aimer. Et ils agissent comme s’ils avaient compris que tout ce qui s’oppose à l’amour le garantit et le consacre dans leur cœur pour l’exalter à l’infini dans l’instant de l’obstacle absolu, qui est la mort.
Tristan aime se sentir aimer, bien plus qu’il n’aime Iseult la blonde. Et Iseult ne fait rien pour retenir Tristan près d’elle : il lui suffit d’un rêve passionné. Ils ont besoin l’un de l’autre pour brûler, mais non de l’autre tel qu’il est ; non de la présence de l’autre mais bien plutôt de son absence ! La séparation des amants résulte ainsi de leur passion même.
L’amour de la mort
Le progrès du roman a pour principe les séparations et les revoirs successifs des amants. Les causes de séparation sont de deux sortes : a) circonstances extérieures, adverses, b) entraves inventées par Tristan.
a) Les circonstances extérieures adverses
Quand ce sont les circonstances sociales qui menacent les amants (présence de Marc, méfiance de barons, jugement de Dieu) Tristan bondit par-dessus l’obstacle (symbole du saut du lit) quitte à souffrir (la blessure s’ouvre) et à risquer sa vie. Mais la passion est si violente qu’il oublie la douleur et le danger. En fait rechercher le péril lui permet de faire preuve de sa valeur : être plus fort, plus rusé.
b) Obstacles inventés par Tristan
L’attitude du chevalier est toute différente :
Par exemple l’épée nue déposée par Tristan entre leurs deux corps demeurés vêtus, c’est encore l’occasion de faire une prouesse, mais cette fois-ci contre lui-même, à ses dépens. Puisqu’il en est lui-même le fauteur, c’est l’obstacle qu’il ne peut plus vaincre !
L’obstacle le plus grave c’est celui que l’on préfère par-dessus tout. C’est le plus propre à grandir la passion : le refus volontairement choisi.
Analysons la dialectique entre les deux mariages du Roman : celui d’Iseult la blonde avec le roi, celui d’Iseult aux blanches mains avec Tristan.
Premier mariage : obstacle de fait entre Tristan et Iseult, il est symbolisé par l’existence concrète du mari, méprisé par l’amour « courtoise ». Obstacle, en fait, qui avive l’amour ; sans le mari Tristan aimerait-il autant et aussi longtemps Iseult ? Sans le mari il ne resterait aux amants qu’à se marier. Mais Tristan peut-il épouser Iseult, l’amour ne cesserait-il pas dans le mariage ? Peut-on imaginer Iseult devenir Mme Tristan ?
Les obstacles sont donc nécessaires.
Tristan le pressent dans cette nouvelle épreuve qu’il s’impose : le mariage avec une autre femme, de surcroît mariage blanc, avec une femme qu’il trouve belle ! Obstacle qu’il ne peut surmonter que par une victoire sur lui-même : prouesse dont il est la victime ! La chasteté du chevalier marié répond à la déposition de l’épée nue entre les corps.
Mais n’y a-t-il pas ici une attitude suicidaire ? L’obstacle voulu c’est l’affirmation de la mort ; progrès vers la mort, mais une mort d’amour, une mort volontaire au terme d’une série d’épreuves dont Tristan sortira purifié, vers une mort transfiguration. Il s’agit de ramener la fatalité extérieure à une fatalité intérieure, librement assumée par les amants. C’est le rachat de leur destin qu’ils accomplissent en mourant par amour ; c’est une revanche sur le philtre.
c) Le philtre
Objectif : dépeindre une passion dont la violence fascinante ne peut être acceptée sans scrupule. Elle apparaît barbare. Elle est proscrite par l’Eglise comme un péché ; par la raison elle est perçue comme un excès morbide.
On ne peut donc l’admirer qu’à condition de l’avoir libérer de toute espèce de lien visible avec la responsabilité humaine. Le philtre agit de manière fatale, il est bu par erreur, c’est un alibi de la passion.
d) L’amour réciproque malheureux
L’amour passion c’est le désir de ce qui nous blesse, et nous anéantit par son triomphe, secret dont l’occident n’a jamais toléré l’aveu, et qu’il n’a cessé de refouler. L’amour heureux n’a pas d’histoire dans la littérature occidentale. Le mythe de Tristan représente une tentative de connaître l’amour à travers la douleur, l’amour passion à la fois partagé et combattu, anxieux, repoussé, magnifié par la catastrophe ; l’amour réciproque malheureux : « La passion d’amour est en son fond un narcissisme, auto-exaltation de l’amant, bien plus que relation avec l’aimée. Ce que désire Tristan, c’est la brûlure d’amour plus que la possession d’Iseult. » (L’amour et l’occident, p.284)
Le système des personnages de Tristan et Iseult
Dans les contes médiévaux et surtout dans les récits de la table ronde, le destinataire est généralement Dieu et le destinateur (celui qui commande l'action du sujet), le roi Arthur. Dans Tristan et Iseult, le roi Marc, loin d'être le moteur de la quête, en est l'opposant direct et les deux amants n'agissent pas au nom de Dieu ou de la morale mais de leur amour partagé. Déjà, dans le schéma actanciel, la différence de l'amour et de la loi apparaît nettement.
Ce schéma n'est valable qu'à partir du moment du récit où les futurs amants boivent le philtre. Jusque-là, Tristan et Marc sont comme père et fils et Tristan part en quête d'Iseult pour la donner à Marc (destinataire) . Si l'on ne tenait pas compte de l'existence du philtre, on pourrait percevoir la passion de Tristan pour Iseult comme le désir mimétique de celle de Marc, son modèle, par rapport à Iseult (voir la question de la médiation du désir dans l’œuvre de René Girard).
1) les personnages principaux
1) Iseult :
Iseult et la fille unique du roi d'Irlande et la nièce du Morholt. C’est un personnage très complexe capable de tous les extrêmes et passant facilement de l'amour à la haine. Ses deux qualités principales nous sont présentées dès sa 1ère apparition dans le roman de. Elle est d'une extrême beauté et elle possède des talents de guérisseuse (elle sauvera deux fois Tristan) . Mais, tout au long du roman, Iseult surprend le lecteur par ses ruses, sa violence, sa cruauté, son ironie, son orgueil et son intrépidité.
a) Iseult, la femme traquée :
Iseult est une personne très isolée en Cornouaille, seul avec Brangien dans un univers d'hommes qui se méfient d'elle et l'épient. Constamment en butte aux espions, aux ennemis et à la méfiance de Marc, manipulé par les barons. Cette situation de femmes traquée conduit Iseult à un certain nombre de réactions qui font d'elle une femme violente et rusée capable d'actes relevant davantage des qualités « viriles ». Iseult, loin d'être une amoureuse passive et dolente, est une femme d'action qui prend l'initiative parfois plus rapidement que Tristan.
Elle éprouve une telle angoisse de l'éventuelle trahison de Brangien qu'elle décide de la faire tuer, dans un épisode précédant le fragment Béroul. Cette cruauté extrême s'explique par la culpabilité de la reine et son obsession de la trahison. C'est une Iseult sombrant dans la paranoïa qui livre Brangien à ses serfs.
La reine peut faire preuve d'une extrême duplicité et d'un grand art du travestissement : elle joue la grande scène de la femme fidèle calomniée sous le pin du Verger, au début du fragment Béroul, et elle prête des serments ambigus par deux fois (devant Marc et devant toute l'assemblée des rois et des barons) . Elle fait preuve d'une maîtrise d'elle-même surprenante, en particulier dans la scène du verger. Enfin, face à ses ennemis, la reine est implacable : elle va jusqu'à encocher la flèche de Tristan et donc participer au meurtre de Gondoïne. Elle se montre constamment agressive face à tout ceux qui contrarient ses amours.
b) la femme passionnée :
La passion empêche Iseult d'accomplir ses devoirs de reine et elle se montre indifférente à tout ce qui peut la divertir de sa passion. Elle emploie toute son énergie à mener le combat pour rester avec Tristan.
Mais comment expliquer son oscillation de l'amour à la haine ? Contradictions d'Iseult : elle est dans un conflit incertain entre deux forces opposées, son amour pour Tristan et ce qui, en elle, se révolte contre cette passion fatale et aliénante. Avant même le philtre, la rencontre de Tristan l'a conduite à trahir son oncle (le Morholt) et à quitter sa terre natale pour se retrouver seule en pays étranger.
Sa cruauté à l'égard de Brangien peut se comprendre comme une colère violente contre elle-même, contre la force de la passion. En Brangien, c'est l'existence du philtre qu'elle condamne ainsi.
Son amour pour Tristan débute par la haine et elle désire même venger la mort de son oncle par le meurtre de Tristan. Iseult est une femme très orgueilleuse et toute blessure d'amour propre transforme son amour en haine. (Iseult ne saurait aimer un Tristan lâche, quand elle se sent bafouée, elle condamne Tristan à la raillerie et aux coups des valets, dans un épisode du fragment du Thomas) . Son choix d'expier en portant un cilice contre sa chair montre bien le caractère parfois cruel de ses relations avec Tristan. La passion de Tristan et Iseult s'accompagne toujours d'une grande violence où l'amour et la haine sont les deux visages du même sentiment.
Iseult est une femme intrépide et sa passion l'amène à manifester beaucoup de témérité (elle rejoint Tristan malgré les risques de mort et met constamment sa vie en péril) (elle accepte de vivre dans la forêt, renonçant au luxe et au bonheur facile) .
C'est donc un personnage d'une extrême richesse qui, loin de subir passivement son amour, se montre capable d'initiative allant de la plus grande abnégation (vie dans la Forêt) à la plus grande trahison (multiplication des serments…) . Dans le couple Tristan et Iseult, les notions de masculin et de féminin perdent leurs contours.
2) Tristan
Tristan est le fils de Blanchefleur, la sœur de Marc, et de Rivalen, le roi de Loonnois. Il est l'héritier du royaume de Loonnois. Mais Tristan choisit de renoncer à ces terres qu'il donne à son père adoptif, Rohalt le foi tenant, pour devenir un chevalier à la solde de Marc. Il devient volontairement un vassal de Marc dont il dépend financièrement d'où la précarité de son sort.
La prouesse et la passion :
Dans Tristan et Iseult, les deux notions sont contradictoires : Les combats contre le Morholt et le dragon sont des exploits antérieurs à la passion. Les exploits de Tristan ne sont jamais accomplis par amour pour Iseult. Ses deux premières prouesses sont accomplies pour Marc et, au paroxysme de la passion, Tristan perd toutes les caractéristiques du chevalier courtois. Les seuls actes agressifs de Tristan au cœur de la passion consistent à reprendre Iseult aux lépreux, et à tuer sauvagement trois barons.
Au château de Marc, il trahit son seigneur et, dans la forêt, il n’accomplit aucun devoir de chevalier.
Les seules vraies prouesses sont accomplies avant le philtre (Morholt, dragon) quand les amants sont séparés. Tristan est plus proche de l’homme sauvage que du chevalier courtois (ses qualités sont l’agilité sportive, le don pour la vénerie, l’ingéniosité pratique, le don d’imitation des oiseaux, et dans le lai du Chèvrefeuille l’art de graver le bois…)
A la fin de l’épisode du Morois, les amants regrettent la vie courtoise : Tristan souhaite « revêtir encore le haubert et le heaume » et Iseult rêve d’un Tristan « cherchant aventures ». Mais cette vie aventureuse signifie la séparation des amants.
L’évolution de Tristan
Les premiers portraits de Tristan montrent un jeune homme beau, courageux, éprouvé dans l’art de la vénerie et pourvu de dons musicaux. On assiste à une dégradation du personnage au fil du roman.
D’abord preux chevalier au service du roi Marc, n’accomplit plus aucune prouesse pendant une longue période consacrée aux rendez-vous secrets, au séjour dans la forêt du Morois, aux ruses et aux fuites. Il retrouvera la prouesse dans le fragment Thomas lors des combats contre Urgan le velu et Hoël, mais c’est, pour ensuite, voisiner la folie.
Tout au long du récit, Tristan use plus de la ruse que de la force, il se fait, par exemple, passer, avant le fragment Béroul, pour le fils d’un marchand face aux veneurs du roi Marc, pour un jongleur allant en Espagne auprès d’Iseult, pour un marchand d’Angleterre auprès des hommes de Weisefort ; il laisse croire Iseult qu’il est venu la conquérir pour lui-même, il y a la ruse des copeaux de la fontaine, le déguisement en pèlerin, le mensonge à Iseult aux blanches mains dans le fragment Thomas, l’imitation du chant des oiseaux, le déguisement en fou.
Tristan est davantage un homme ingénieux et rusé qu’un preux chevalier ; il est capable de prouesses mais préfère le travestissement au combat.
Dans Tristan et Iseult, l’amour inspire moins la prouesse, qu’il ne porte en lui le germe de la mort.
Dans le cas de Tristan, la passion est un obstacle à la vie chevaleresque. A la fin du récit, Tristan se déguise en fou, en mendiant, et le choix même de ce travestissement est symbolique : Tristan montre à Iseult ce que la passion a fait de lui, un homme déchu, en marge de la société, sans aucune ambition ni énergie. Si Iseult ne le reconnaît pas, c’est peut-être aussi parce qu’elle refuse de voir la vérité de la passion, l’autodestruction de Tristan, sa déchéance et son humiliation.
Dès le début du livre, Tristan fait passer l’affection pour Marc avant l’ambition sociale : il renonce à régner sur le Loonnois. Suivant l’évolution de sa passion pour Iseult, il renonce non seulement à régner mais à mener la vie du chevalier. Il accepte sa passion comme unique raison de vivre et finit par en mourir.
3). Marc
Personnage peu positif dont les défauts apparaissent plus nettement que les qualités. Marc est un roi de Cornouailles, mais, contrairement à Arthur et ses chevaliers de la table ronde, Marc est entouré par des barons félons qui le manipulent. Tout au long du récit, le roi se laisse influencer par son entourage. Au début Marc nourrit une si grande affection pour Tristan qu’il refuse même de prendre femme pour pouvoir tout léguer à son neveu.
Sous la pression des barons :1) il décide de prendre femme, 2) il exile Tristan et l’espionne, 3) il laisse agir le nain Frocin, 4) il condamne à mort Tristan et Iseult sans jugement.
Marc fait souvent preuve d’une extrême cruauté : la condamnation à mort des amants, par le feu ; le don d’Iseult aux lépreux, l’acceptation du jugement par le fer chauffé à blanc. Souvent, encore, il se montre implacable( contre le peuple, contre Dinas de Lidan) Marc ne se laisse influencer que par les félons. Son royaume est le lieu d’un affrontement entre roi et vassaux dont la relation : Tristan et Iseult, n’est que le prétexte.
Marc est un homme inconstant, indécis, versatile ; il se laisse toujours tromper par les signes (pin, épée). Cependant, pour nuancer le portrait, il est parfois capable de générosité et de pardon (forêt du Morois) et, s’il est souvent cruel avec Tristan et Iseult, c’est aussi qu’il est trahi par les êtres qu’il chérit le plus.
Il apparaît, en définitive, comme un personnage plus faible qu’odieux, une marionnette dont ses vassaux tirent les fils.
4) Les personnages secondaires
La nature : personnage imparfait, elle protège les amants mais pas leur amour. Ces derniers sentent s’évanouir l’effet du philtre, les dures conditions de vie dans le Morois contribuent à l’affadissement de leur passion. La nature se révèle à la fois protectrice et destructrice.
Les héros négatifs : Les félons et les monstres ( Morholt, dragon, Urgan le velu). Ils permettent au héros solaire de montrer sa prouesse en détruisant les forces du mal. Ils sont les indices de la crise du pouvoir en Cornouailles. On l’observe dans le conflit qui oppose Marc et les barons-félons.
Les adjuvants des amants :
Brangien : témoin au rôle plus actif (le philtre, la nuit auprès de Marc, l’idée du verger, dans des épisodes précédant le fragment Béroul…). Elle est très fidèle à Iseult mais responsable indirect de la passion.
Dinas et Perinis sont les alliés fidèles des amants.
Le peuple que l’on peut comparer au chœur de la tragédie grecque, défenseur apitoyé des amants contre Marc.
Arthur : témoin et garant, caution de l’univers courtois.
Ogrin : intermédiaire entre Marc et les amants. Il accepte la casuistique de Tristan et Iseult c’est-à-dire leur irresponsabilité. Il permet la réintégration des héros en couvrant leur adultère par un mensonge.
Le personnage le plus ambigu : Iseult aux blanches (dans le fragment Thomas) . Elle joue un rôle essentiel dans le destin de Tristan et Iseult en nouant le drame par la trahison de Tristan et en le dénouant par sa parole mensongère. Elle est tout à la fois victime, épouse bafouée, trompée et humiliée, et bourreau, elle provoque la mort de Tristan. C’est une incarnation du destin fatal.
La passion amoureuse dans Tristan et Iseult
I) Les origines de la passion
1) Passion et magie
L’explication traditionnelle de la passion amoureuse qu’éprouvent Tristan et Iseult, c’est le philtre. La mère d’Iseult a préparé un vin herbé pour que Brangien, la servante d’Iseult, l’offre aux futurs époux.
Au retour d’Irlande, sur le bateau qui les conduit en Cornouailles, Tristan et Iseult boivent le philtre qui avait été conçu pour Iseult et le roi Marc, et qu’ils devaient prendre avant leur nuit de noces, pour qu’ils s’éprennent l’un de l’autre. L’effet est immédiat et fulgurant : « ils se regardaient en silence, comme égarés et comme ravis » (adaptation Bédier)
Tristan et Iseult sont hypnotisés, dépossédés d’eux-mêmes, incapables de résister à la force de la passion. Librement ils ne s’étaient pas choisis, ou, du moins, Tristan n’avait pas été séduit par Iseult.
Le philtre est « l’alibi » de la passion selon Denis de Rougemont, il est bu par erreur et agit de manière fatale.
Le narrateur commente ainsi le geste de Tristan et Iseult : « Non, ce n’était pas du vin, c’était l’âpre joie et l’angoisse sans fin, et la mort. » (Bédier, p.51)
C’est la première définition de la passion dans le roman (bonheur et malheur indissociables et inéluctabilité de la mort). Le philtre apparaît donc comme le fondement de la passion, il est l’incarnation du destin, une puissance sacrée dont Tristan et Iseult ne seraient que les jouets. Dans cette lecture, la magie joue un rôle essentiel et les amants ne sont que les instruments d’une force supérieure
2) Passion et enfance (lecture psychanalytique)
Pour certains psychanalystes, l’explication par le philtre permet de passer sous silence le tabou de l’inceste (cf. le livre de F. Marteau et l’article de F. Clément)
L’enfance de Tristan se déroule dans un monde sans femme où Marc joue le rôle du père adoptif. Tristan a perdu sa mère à la naissance et il n’a pas connu son père. Son oncle, Marc, devient par conséquent son unique père spirituel. Et si Tristan est pris de passion pour Iseult, on peut penser que c’est parce qu’elle est l’épouse de son père. En effet, Tristan avant le philtre est l’incarnation des rêves de la société féodale : idéal du chevalier preux, garant de l’ordre… Ses prouesses sont le moyen d’être digne du père incarné par Marc. Tristan est le défenseur du royaume de Marc, son héritier, son fils et son vassal.
Sa première passion, les armes, est une façon d’exister aux yeux du père, d’obtenir sa reconnaissance.
Tristan après le philtre : On peut interpréter l’absorption du philtre comme une seconde naissance correspondant à la prise de conscience de la rivalité avec le père, et à la découverte de l’Autre (la femme)
Le philtre est alors une représentation des pulsions trop brimées, le réveil du ça de Tristan.
En éprouvant de la passion pour Iseult, Tristan reste prisonnier du modèle paternel (dont il imite les désirs) mais, en même temps, il accède à la maturité sexuelle et à une certaine autonomie. Le philtre est alors un prétexte permettant de transgresser le tabou de l’inceste et Tristan, grâce à Iseult, peut s’opposer au père et affirmer ainsi sa propre personnalité.
L’origine de la passion se trouverait donc, dans un conflit oedipien non résolu.
II) L’évolution de la passion
1) Passion et société
L’adultère de Tristan et Iseult et leur mode de vie dans la forêt sont de véritables scandales pour la société féodale.
Alors que l’amour courtois est partie intégrante d’un ordre social, l’amour passion de Tristan et Iseult ne se conçoit que dans une perspective totalement individualiste.
L’amour courtois met la prouesse au service de l’amour, mais d’un amour platonique au service de la Dame.
La passion de Tristan et Iseult constitue un reniement de la chevalerie, c’est un amour charnel.
Tristan ne se préoccupe plus du maintien de l’ordre, il prive le monde de sa prouesse et sacrifie tout à la passion.
Iseult, quant à elle, oublie ses devoirs de reine et se voue entièrement à sa passion.
Tristan et Iseult se mettent hors la loi en ne respectant pas les codes de la société médiévale. Ils obéissent à une éthique qui leur est propre (ignorant la culpabilité), et inventent une autre conception du monde dans la forêt du Morois.
Iseult rompt le serment de fidélité du mariage et Tristan rompt le contrat vassalique qui le lie à Marc.
Paradoxalement, le nain et le félon sont du côté de l’ordre social à la différence de Tristan et Iseult qui recourent à la ruse, au mensonge et à la trahison. Les deux amants « se sentent par delà le bien et le mal », suivant les propos de Denis de Rougemont. Les obstacles que la société dresse contre leur passion ne font qu’augmenter celle-ci. Il y a comme une préférence des amants pour ce qui entrave la passion, pour ce qui empêche leur bonheur. Sans Marc, « Tristan aimerait-il longtemps Iseult ? », s’interroge de Rougemont.
Ce que Tristan et Iseult nous montrent, c’est moins un amour contrarié par la morale et les lois de la société, que l’importance de la transgression de la loi dans le mécanisme de l’exaltation amoureuse. Le franchissement des interdits augmente l’intensité de l’amour.
Tout l’épisode de la forêt du Morois nous montre les amants totalement coupés de la société des hommes et renonçant aux devoirs et aux plaisirs raffinés de l’univers courtois.
A travers la passion, c’est l’opposition de la nature et de la culture qui apparaît également. Non seulement Tristan et Iseult transgressent les interdits et se mettent en rupture de ban et hors normes sociales, mais ils se réconcilient avec le règne animal et végétal, loin de la société des hommes.
La passion apparaît donc comme un élément déstabilisateur qui implique l’opposition à la société. Pour réintégrer la cour de Tintagel, Iseult doit se séparer de Tristan…
2) Passion et fatalité
Le livre de Bédier s’ouvre sur cette interrogation : « Seigneur, vous plaît-il d’entendre un beau conte d’amour et de mort ? » Dès les premières lignes, le lien entre amour et mort et établi, le destin des amants est tracé. Le mot passion « souffrance » prend tout son sens jusqu’à la destruction des amants.
a) Les figures du destin
Le philtre
Tristan et Iseult sont les jouets d’une force magique, le philtre. Brangien insiste sur le caractère fatal et irrévocable du breuvage d’amour : « Jamais plus vous n’aurez de joie sans douleur (…) Vous avez bu l’amour et la mort » (Bédier p. 59)
Dès l’absorption du philtre, Tristan et Iseult sont métamorphosés et acceptent leur destin.
Iseult aux blanches mains
Dans le fragment Thomas, Tristan accepte de l’épouser du fait de l’homonymie des prénoms. C’est parce que le prénom rappelle à Tristan Iseult la blonde qu’il s’intéresse à cette autre femme et qu’il confond illusion et réalité. Ce personnage est un instrument du destin car :
Elle est un nouvel obstacle entre les amants et va paradoxalement réactiver la passion de Tristan et Iseult.
Cette jeune tisseuse aux blanches mains évoque l’image des Parques qui filent et coupent le fil de la vie
La chasteté de Tristan avec son épouse préfigure la mort de Tristan
En annonçant la voile noire, Iseult aux blanches mains signe l’arrêt de mort de Tristan (elle sert de médiatrice fatale) .
Enfin la ressemblance des Blanche fleur et Blanches mains suggère au lecteur que Tristan a achevé son parcours, que la malédiction de sa naissance (mort de la mère) est enfin dénouée. La voile noire est en ce sens le signe du deuil nécessaire.
Le merveilleux
L’étrange fait plusieurs fois irruption dans le récit et se fait complice des amours de Tristan et Iseult.
La mer guide la barque sans gouvernail de Tristan blessé par le Morholt (avant fragment Béroul) vers la terre d’Iseult comme la tempête en mer du premier chapitre (Bédier) avait conduit Tristan à Marc.
Le vent protège Tristan lorsqu’il saute du haut de la falaise.
Le feu préserve Iseult de toute brûlure lors de son ordalie (miracle du fer rouge) (Dieu devient complice des amants) .
La ronce vivace poursuit la fatalité de l’amour jusque dans la mort (Lai du Chèvrefeuille) .
b) Le chavirement fatal de la passion
La souffrance morale
Les deux amants sont constamment espionnés, humiliés et ils vivent dans une atmosphère de suspicion qui suscite l’angoisse et la peur.
L’angoisse d’Iseult est telle qu’elle livre Brangien à ses serfs pour qu’ils la tuent dans la forêt. L’univers de délation dans lequel vit la reine l’amène à se méfier de l’unique témoin de sa passion. Elle veut mettre à mort sa suivante à la fois par crainte d’être trahie et sans doute parce qu’elle-même se révolte contre sa propre passion.
Chaque séparation, chaque exil constitue une souffrance morale des amants. Tristan, lorsqu’il se croit rejeté par Iseult, est au bord de la folie.
Tout au long du récit, les amants souffrent d’être séparés ou d’être humiliés par leur entourage.
La souffrance physique
Les amants la rencontre surtout dans la forêt, avec les privations, la misère, et la déchéance…
La vie sauvage est une épreuve de l’amour : nourriture : chair de fauves, absence de sel ; vêtements : loques ; logis : hutte ou rocher ; nomadisme.
La souffrance physique s’accompagne d’une véritable régression, d’un retour aux sources de la vie primitive.
De la déchéance à la mort
Tristan et Iseult prennent des risques de plus en plus grands, jouant avec la mort (verger, chambre royale) .
Les deux amant font preuve d’une extrême violence par rapport à tous ceux qui cherchent à entraver leur amour (le meurtre de Gondoïne auquel participe Iseult) .
A la fin du récit (fragment Thomas), Tristan et Iseult perdent leur confiance mutuelle et se trahissent (mariage de Tristan, défiance d’Iseult qui rejette Tristan).
Dans le fragment Thomas, avant que le destin ne s’accomplisse (la mort), Tristan et Iseult sont au bord de la folie (mélancolie de Tristan, cilice porté par Iseult). Iseult ne reconnaît même plus Tristan déguisé en fou (soit la passion est morte soit, plus vraisemblablement, Iseult a peur de ce visage noir de la passion qu’est la folie, la déchéance de Tristan). C’est à une véritable aliénation de l’individu perdant sa personnalité que conduit la passion et Iseult aux blanches mains, par sa trahison, libère les amants de leur destin funeste.
III) Le langage de la passion
1) Le discours de la passion
a) L’impuissance de la parole
Très faible place de la parole dans l’expression de la passion.
Les premières paroles de Tristan à Iseult avant le philtre sont mensongères (p.34 et 44, Bédier : une fausse identité, le jongleur et un mensonge par omission, la conquête pour Marc, épisodes précédant le fragment Béroul)
La naissance de la passion s’explique par un geste (le baiser) et non par l’échange verbal amoureux (cf. Bédier p.53 : « Amie, qu’est-ce qui vous tourmente ? – L’amour de vous. – Alors il posa ses lèvres sur les siennes »)
Par la suite, rares sont les dialogues amoureux de Tristan et Iseult.
Quand les amants dialoguent, il s’agit soit de brèves rêveries à deux, soit , plus souvent, de dialogues pragmatiques (réintégrer la société après l’épisode du Morois) ou de dialogue de séparation où l’échange de gages amoureux et plus important que l’échange des paroles.
L’amour ne s’exprime véritablement que dans des monologues ce qui est symbolique de l’essence narcissique de la passion où l’autre n’est que miroir.
Enfin, paradoxalement, le plus grand dialogue de Tristan et Iseult est leur faux dialogue dans le verger où s’exprime sous le regard de Marc la négation de leur amour tandis que le récit de la passion dans toute son évolution (après fragment Béroul) est fait par Tristan, déguisé en fou, sous les yeux de Marc et Iseult.
La parole apparaît donc comme totalement inadéquate à l’expression