Angela SANTURBANO Vendredi 15 Février 2008
Sujet d’invention numéro 3 :
Critique de la mise en scène d’Agatha par Jacques Malaterre
La scène est une plage. Une plage avec la mer projetée sur un écran à l’arrière et à qui les vagues viennent doucement. Une chanson douce, française est jouée dans le chapiteau, une chanson sur la tristesse de perdre son premier amour. L’espace est à demi obscur et un homme, habillé en vêtements ordinaires, vient s’asseoir sur un fauteuil renversé, échoué sur la plage.
Voila comment commence l’Agatha de Jacques Malaterre, texte écrit par Marguerite Duras. Cette œuvre commence avec le « lui » sur la plage qui attend « elle », pour la voir avant qu’elle parte. Ils sont frère et sœur qui se souviennent tout au long de la pièce de leur enfance et de leur amour incestueux. Elle a été écrite par Duras après avoir lu l’amour entre le frère et la sœur Agathe et Ulrich dans le livre, l’Homme sans qualités, de Musil qui l’avait profondément impressionné. Cependant ce n’était pas la seule raison pour laquelle Duras a écrit Agatha, mais elle s’est aussi appuyée sur sa relation avec son frère, Paul, qui est mort en 1942 prématurément. C’est pour cela que J. Malaterre a choisi les acteurs pour jouer les deux personnages de cette pièce, Anne et Jean-Marc Richard, acteurs suisses et frère et sœur eux-mêmes.
Toute cette pièce se concentre sur des souvenirs d’enfance, une enfance remémorée. Cette rencontre au début de la représentation est importante puisqu’elle est venue dire à son frère au revoir puisqu’elle le quitte pour partir avec un autre homme. Les accessoires qu’elle a, montre cela : elle tient avec elle une valise, ce qui symbolise le voyage, son éloignement à son frère. En conséquence, des que Agatha entre sur scène, le frère garde une expression de douleur, de désespoir et lui dit qu’elle veut « un départ loin de lui ». Ce souvenir est construit surtout pendant la scène dans l’hôtel : un rideau est tiré pour cacher la plage, elle remet la chaise et s’assoit dedans, la barre du lit est montée. Petit à petit, le souvenir est construit puis on entend une musique de piano. Légère, douce, qui ressemble au cours de piano auxquels les deux personnages devaient assister, obligés par leur mère. Ils vivent dans des souvenirs. La musique et le manque d’éclairage pendant cette scène dans la chambre d’hôtel renforcent cette idée de souvenir, de rêverie des deux personnages. Mais au fur et à mesure, le souvenir est démantelé, déconstruit et détruit et on revient dans la scène de départ sur la plage, ou cet amour a commencé, a été découvert.
Ceci est douloureux pour les deux personnages, forcés de se souvenir de cela puisqu’il faut qu’ils se séparent. Nous remarquons que les deux êtres humains expriment une élégie: leurs sentiments sont poussés à bout, ils doivent sentir beaucoup d’émotions pendant cette journée d’au revoir sur leur plage d’enfance, les visages des deux comédiens montrent des émotions de douleur et de désespoir et surtout d’amour, et Agatha va même à laisser couler quelques larmes. Cette scène, toute cette pièce n’est donc qu’un déplacement dans le temps et dans l’espace grâce à l’imagination des personnages qui arrive à entièrement transformer l’espace. Le metteur en scène J. Malaterre a pu mettre en espace l’espace crée par les personnages dans leur tête.
Le thème général de l’œuvre est l’inceste et Jacques Malaterre parvient à l’exposer sans être direct mais l’idée est toujours là, implicitement, dans le jeu des corps des acteurs, dans un certain érotisme à un moment et dans une innocence dans d’autres. Les personnages incarnés sont cependant toujours baignés dans une tension sexuelle tous les deux.
Ce rendez- vous est représenté comme une rencontre amoureuse puisqu’une bouteille de vin et deux verres sont posées sur une table cubique de ciment et la plage est déserte dans leur espace. Ceci les laissent libres de sentir leurs émotions, de les laisser s’échapper : ce qui s’échappe c’est des émotions qui sont interdites dans cette société et qui sont la raison pour le départ de la sœur. La sensation la plus troublante est le désir sexuel pour l’autre, qui est présent à travers la tension sexuelle. Ceci se voit grâce aux déplacements des acteurs : ils essayent de se distancier de l’un et l’autre mais sont attirés quand même par le corps de l’autre, comme un aimant qui le pousse vers lui, et à un moment il n’y a seulement environ 15cm qui leur séparent. Et une des répliques du personnage éponyme est : « Encore, puis encore et encore. » ce qui ressemble à la jouissance purement sexuelle.
Pourtant elle n’est pas la seule à sentir une vague de passion la prendre, ils sont tous les deux dans la même situation et à un moment, ils sont assis tous deux par terre et le frère derrière fait un geste d’une caresse d’amant mais il n’y a aucun contact physique. Cependant, elle le ressent et ferme les yeux pour le vivre dans son imagination. Le visage d’Agatha exprime à chaque fois la joie, le souvenir quand son frère lui fait un geste affectif. Par exemple, dans la suite, il l’embrasse de derrière et eux deux ferment les yeux pour vivre cet embrassement.
Pourtant, les deux acteurs ne font que s’embrasser ou des gestes d’amants quand ils ne se rendent pas compte de cela avec la vue (puisque le frère est toujours derrière elle). Ceci serait à cause de l’interdiction par la société de leur façon de faire. Cet amour criminel se voit par les répliques : « Je vous aime. Je pars, je vous aime. » Elle a une obligation de partir pour essayer d’oublier leur relation calomniée, outrageuse.
Pourtant, dans la partie quand ils se souviennent de leur enfance et de leurs chambres séparées, le texte dégage un certain érotisme qui est traduit dans la mise en scène par le jeu d’ombres. Jacques Malaterre a mis deux écrans blancs et a projeté de la lumière pour que les ombres des personnages se figurent dessus quand ils faisaient la scène, le souvenir des chambres. Quand Agatha se met derrière l’écran, il regarde l’écran et doucement, il laisse sa main tracer la forme du corps puis prend du temps pour caresser « les seins et le sexe ». Cette partie est joliment crée et les spectateurs pouvaient se sentir comme s’ils regardaient dans le trou de la serrure cette scène primitive et belle. Tout au long de la représentation, j’ai remarqué du théâtre dans le théâtre, une mise en abyme, puisque cette pièce n’est qu’une recréation des souvenirs de l’enfance.
Et c’est ainsi que maintenant, dans le présent de la représentation, Agatha a changé, elle n’est plus l’enfant du passé et elle a des devoirs, elle doit partir pour faire semblant que cet amour pour son frère est anéanti. C’est pour cela qu’elle utilise le passé, « elle disait… ». C’est quelqu’un qui n’existe plus, ils se remémorent cette Agatha qui vivait pendant l’été dans le « villa Agatha ».
Cet amour entre « il » et « elle », le frère et la sœur, semble de même être un amour Absolu et ressembler à une situation tragique telle que celle de Bérénice.
Dans un premier temps, cet amour n’a jamais été entamé, il n’est jamais devenu physique. Et nous voyons que le contact physique le plus proche entre Agatha et son frère était quand ils se sont embrassés sur la plage. Et tous les deux ont vécu leur amour sur une longue période : pour Bérénice et Titus, ils se sont aimés pour cinq ans et pour Agatha et son frère, cela a duré pendant toute leur adolescence, pendant la découverte de soi et aucun contact physique pendant ce temps.
En deuxième lieu, cet amour durera pour toujours, quel que soit l’époque ou le lieu : Bérénice, après avoir promis à Titus de ne pas se tuer, retourne à son pays pour soigner son amour déchu. Et Agatha, même si elle part vivre avec un autre homme, si elle va l’épouser, elle dit à son frère qu’elle ne fera que semblant d’avoir oublié cet amour pour lui.
Et enfin le dernier aspect ressemblant entre la situation de Bérénice et Agatha, c’est la barrière infranchissable. Les deux couples doivent se séparer à cause de la population, de la société. Titus a un devoir envers son peuple et il ne veut pas les laisser tomber et pour Agatha, la société interdit cette sorte d’amour. L’inceste ne sera jamais accepté dans la société de son époque (Agatha étant écrit en 1981 mais il est toujours interdit dans la civilisation actuelle).
Par conséquent, cette œuvre peut être considérée comme une tragédie jouée dans le monde de Duras et qui est modifiée selon les éléments primordiaux dans cet univers.
Enfin ce qui reste toujours à la fin de cette pièce, c’est la richesse et la qualité du texte de Duras et son univers. Jacques Malaterre est parvenu à faire entendre la langue de Duras et à recréer le monde de Duras.
Dans cette représentation, j’ai véritablement entendu la langue de Duras, mise en bouche par les acteurs. Les acteurs ont bien prononcé, laissé planer dans l’air, les mots monosyllabiques célèbres de Duras en laissant un silence entouré le mot pour bien l’écouter tels que ses mots célèbres, « non », « oui », « corps », etc. Le jeu a aussi été très bien réussi pour l’écoute : à travers les pauses entre les phrases, on entend les silences du texte comme par exemple : « Je vous aime. Je pars, je vous aime. » Pas seulement un silence temporel, mais dans l’espace, dans le monde d’Agatha, de Duras, tout confondu.
Quelques fois, j’avais du mal pour oublier qui était le personnage et qui était l’auteur. Agatha, pour moi, est un des personnages de Duras, dans le sens de Freud ou on est tous composé de plusieurs personnages. Et ce côté-là de Duras est un côté primitif, sauvage. Elle se rapproche de l’état animal, qui va à l’ encontre de son comportement dans la société : ce problème pouvant seulement être rencontré pendant l’enfance. En conséquence, le choix du lieu et de la mise en espace est important : Jacques Malaterre a choisi comme lieu la plage. C’est un lieu où on va pendant l’enfance et qui est simplement le résultat de la nature. Ce monde de Duras est crée par la présence de la nature sourde, ordinaire. On entendait le bruit de la mer : des vagues, des oiseaux, etc. Le sable, devant la plage et on voit comment le soleil se couche et la durée de l’histoire est d’une journée puisque la couleur des vagues changent (reflets oranges pendant le coucher du soleil) et l’éclairage change par rapport à la situation dans le temps pendant l’histoire. Les deux acteurs essayent de ne pas se regarder, de se toucher pour éviter la concrétisation de l’inceste, côté animal de l’homme pour Duras. La simplicité du style de Duras se voit aussi par la tenue des acteurs : tous mettent des pantalons de couleurs simples (bruns ou noirs) et des chemises, etc. Ils ne sont ni maquillés ni nus à chaque moment : Jacques Malaterre ne veut pas présenter quelque chose d’unique, hors de l’ordinaire mais veut représenter ou plutôt présenter son interprétation de l’univers d’Agatha, de Duras.
Cet « amour inaltérable » entre « lui » et « elle » se finit quand la mise en scène reprend l’aspect du début et les paroles sont les même : ils retournent au présent. La pièce finit par une chanson de Jane Birkins, le frère part, elle reste, se souvient de quelque chose, rigole puis sort de la scène.
Cette fin boucle l’histoire, c’est une fin sur un ton léger et qui laisse les spectateurs émus sans comprendre pourquoi.
vos mots s'envolent et révèlent une vérité.. il est tellement rare qu'un texte raconte avec esprit, simplicité et émotion ce qu'un coeur d'homme a déposé un jour sur une scène.. sans vraiment le savoir.
vos mots s'envolent et révèlent une vérité.. il est tellement rare qu'un texte raconte avec esprit, simplicité et émotion ce qu'un coeur d'homme a déposé un jour sur une scène.. sans vraiment le savoir.
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