Voici un extrait de l'article que vous trouverez sur le site de JM Maulpoix et que je vous recommande hautement:
"Le titre ?
Dès 1904, au moment où il publiait en revue quelques poèmes, Guillaume Apollinaire annonçait le projet d’une « plaquette à paraître : Le Vent du Rhin ». C’est dire qu’il songe alors à faire éditer l’ensemble des poèmes rhénans : ceux que lui a inspirés son séjour en Allemagne et son amour malheureux pour la jeune gouvernante anglaise Annie Playden. Il y ajoute en 1905 « La chanson du mal aimé ».
L’unité entre ces textes réside pour l’essentiel dans leur tonalité mélancolique.
Son premier projet éditorial n’ayant pas abouti, c’est en 1908 sous le titre
Le Roman du mal-aimé que Gustave Kahn annonce la réunion prochaine des vers d'Apollinaire en volume, ce qui confirme bien la tonalité élégiaque du recueil.
Mais en vérité l’inspiration d'Apollinaire a changé à partir de 1907 avec la rencontre de Marie Laurencin qui le conduit à quitter sa posture d’amant malheureux. Il se rapproche alors de ses amis peintres, s’installe à Montmartre, et compose des textes d’une inspiration nouvelle, plus dynamique et dionysiaque
En 1910, c’est le titre "Eau de vie" qui est retenu par Apollinaire et qui ne sera modifié que sur les épreuves .
En quoi
Alcools justifie-t-il son titre ?
• références littérales à l’alcool et à l’ivresse ("Zone", "Vendémiaire")
• évocation des tavernes, brasseries, auberges, caveaux (Paris, Munich, Cologne…
• évocation des vignes rhénanes
• images poétiques : « Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire », « Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme » les soirs de Paris « ivre du gin flambant de l’électricité » (que l’on opposera aux lueurs spectrales du gaz fin de siècle).
• Dans l’inspiration,
Alcools peut évoquer la soif, le désir de consommer la vie. La soif est synonyme de curiosité, d’enthousiasme, de désir intense.
• L’alcool éveille l’idée d’un excitant, de la recherche d’un paroxysme = il faut se griser de la réalité moderne.
• C’est une figure dionysiaque de l’inspiration poétique.
La soif du gosier lyrique
Le motif de la soif, de longue date inhérent à la part dionysiaque de la lyrique, dramatiquement durci par Rimbaud (« Comédies de la soif ») peut apparaître comme l’une des illustrations du désir poétique : « J’ai soif villes de France et d’Europe et du monde » s’exclame Apollinaire dans « Vendémiaire ». « Ivre d’avoir bu tout l’univers », le poète se figure lui-même en « gosier de Paris », porte-voix et chanteur à la fois. L ’ivresse dont il se réclame constitue l’une des manifestations symboliques du principe amplificatoire qui est à l’œuvre dans le lyrisme.
Alcool et eau de vie
C’est ici l’occasion de rappeler qu’avant de trouver, en octobre 1912, son titre définitif, Apollinaire avait songé à intituler son recueil « Eau de vie ». Bien que moins « moderne » d’allure, le simple substantif pluriel d’
Alcools est à coup sûr plus riche de virtualités, plus fort, plus résolu pourrait-on dire. Il se démarque en effet aussi bien de « l’eau-de-vie » évoquée par Rimbaud dans « bonne pensée du matin » que des multiples ivresses évoquées par Baudelaire dans Les
Fleurs du mal ou
Le Spleen de Paris. Alcools résonne comme une désignation abrupte, délivrée des pathologies morales dépressives qui avaient jusqu’alors accompagné aussi bien les ivresses baudelairiennes que la verlainienne absinthe ou les rimbaldiennes « taches de vin bleu » mêlées de « vomissures ». Ainsi que l’exprime nettement la fin de « Zone », l’alcool est assimilé par Apollinaire à la vie même :
« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau de vie »
Plus précisément, le motif de l’alcool établit un parallélisme entre vie et poésie qui en lui se confondent en une même intensité ou brûlure. Au dépressif enivrement des buveurs d’absinthe et des fumeurs d’opium se substitue l’idée d’une euphorique ivresse collective. L’alcool d’Apollinaire n’est plus le baudelairien « vin du solitaire ». Il rend plutôt possible une espèce d’ébriété cosmique, une inflammation lyrique, la saoulerie des « chants d’universelle ivrognerie. » "