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Laure Adler à propos d'Agatha

Laure Adler à propos d'Agatha

Posté le 02.03.2008 par lireenpremiere
A propos du texte

« Le tabou suprême n’était pas de coucher avec un chinois mais de coucher avec un collaborateur ; et ce souvenir écran lui-même cacherait l’inavouable : coucher avec son propre frère ».
« Fin octobre 1980, Marguerite avait entrepris la lecture de L’homme sans qualités de Robert Musil dont elle sortit bouleversée. Comme pour prolonger ce livre inachevé, elle a écrit Agatha, le livre de l’inceste, le dialogue d’un frère et d’une sœur juste avant leur séparation définitive. Un homme affirme à sa sœur qu’il est le seul à savoir ce qu’elle est, une femme. Celle-ci ne fait pas mystère de l’amour qu’elle lui porte – l’amour pour son corps, l’amour pour sa vie. Ils sont seuls au monde mais unis par ce secret. « Je vous aime comme il n’est pas possible d’aimer », lui dit-il en la suppliant de ne pas aimer cet homme qui va l’emmener très loin de lui. Ils se sont donné rendez-vous pour la dernière fois. Ils sont épuisés. Il la menace de se tuer. Ils sont là face à face, dans cette villa abandonnée où ils se sont aimés, comme des imbéciles en train de se remémorer leur passion, la splendeur de leur union, leurs corps faits pour l’amour. Agatha, éloge de l’interdit suprême, est une conversation après la catastrophe. Avec Agatha, on est dans l’amour incestueux, c’est-à-dire dans l’essentiel pour Marguerite. « il s’agit d’un amour qui ne se terminera jamais, qui ne connaîtra aucune résolution, qui n’est pas vécu, qui est invivable, qui est maudit, et qui se tient dans la sécurisation de la malédiction.» Mais cet amour ne peut pas avoir lieu. Il est donc forcément voué à la clandestinité, à la nuit définitive. On peut reconnaître dans Agatha la maison d’enfance en Dordogne où Marguerite séjourna petite fille et dans le portrait de la mère - « celle qui nous avait appris à nous tenir dans cette merveilleuse négligence de nous-mêmes » - et du frère – « vous étiez très beau sans jamais vouloir le paraître, jamais, et cela donnait à votre beauté la grâce insaisissable de l’enfance » - des échos de sa propre histoire familiale.
Agatha, comme Marguerite, est la seconde de la famille. Elle évoque plusieurs fois sa relation incestueuse avec son petit frère, cette jouissance partagée entre le frère et la sœur, si forte qu’ils n’eurent que le désir de recommencer.
Sur l’inceste, Marguerite se montre violente, stigmatisant ceux qui le critiquent et interdisant à ceux qui ne le connaissent pas de pouvoir en juger. Plus elle vieillit, plus elle le considère comme un des modèles les plus achevés de l’amour. La lecture de Musil a réactivé douloureusement la blessure de cet amour pour son frère disparu. « Si je n’avais pas vécu l’histoire avec mon frère, je n’aurais pas écrit Agatha. C’est la conjugaison de deux faits : la lecture de Musil et mon adolescence avec ce jeune frère qui était un petit garçon très silencieux, pas apprivoisé, très beau en même temps, un peu scolairement retardé, adorable. Sûrement si je n’avais pas vécu tout ça, cette immensité de l’amour de ce petit frère, je ne l’aurais pas écrit ce livre. »
Laure ADLER
(« Marguerite Duras » – NRF)


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