Pour éclairer peut-être ceux qui ont choisi sa réflexion sur la poésie , voici une interview trouvée sur le site Fabula Il serait intéressant d'ailleurs de mettre en lignes des poèmes de lui. Vous pouvez faire le même genre de recherche pour les autres poètes dont j'ai choisi une citation.
Entretien avec le Poète Lionel Ray
« La poésie sera toujours là pour répondre au besoin du coeur et de l'esprit »
Partout où il se produit, Lionel Ray ne passe point inaperçu. Non pas parce qu'il est bardé de prix littéraires (Goncourt entre autres) et que son oeuvre faisant l'objet de plusieurs travaux de recherche de haut niveau est publiée par un éminent éditeur mondial, Gallimard, mais parce qu'il sait rythmer les mots qui touchent le clavier du coeur et réconcilient l'homme avec sa beauté profonde, quelquefois ensevelie dans la cendre épaisse d'un quotidien sans âme.
A Sousse, il a enchanté les participants au colloque sur L'émotion poétique par ses poèmes faits de feu et de glace, par sa voix singulière, presque onirique, sortant comme d'un ailleurs mystérieux, de l'autre côté de la nuit.
Modeste, il nous a accordé sans façons cet entretien :
- Lionel Ray, vous avez contribué brillamment au colloque international sur l'émotion poétique qui s'est tenu à la Faculté des Lettres de Sousse les 1er, 2 et 3 mars derniers. Qu'est-ce que votre contribution de poète a pu apporter à ce colloque où l'on est censé conduire des réflexions plutôt scientifiques, académiques, sur l'émotion ?
+ Poète invité de votre colloque avec d'éminents professeurs, je ne pense pas qu'on attendait de moi un discours savant, objectif, etc. Je n'étais pas là pour ça mais pour apporter sur la question l'éclairage de mon expérience personnelle, de ma pratique de l'écriture poétique. Je me suis donc placé du côté des mots qui produisent une émotion esthétique plutôt que du côté de la circonstance d'ordre privé (événements, rencontres, réactions passionnelles) qui serait à l'origine de l'acte d'écrire. Que se passe-t-il lorsque j'écris et pourquoi ces mots et non pas d'autres ? Je ne crois pas écrire pour répondre à quelque sollicitation émotive d'ordre externe, mais selon des principes d'ordre formel qui visent à la construction d'un réel imaginaire ou verbal qui est sans commune mesure avec l'expérience vécue, avec la vie immédiate, avec les émotions que je peux éprouver dans la vie de tous les jours. Voilà, schématiquement, ce qu'a pu être ma contribution.
- Lionel Ray est, comme beaucoup le savent maintenant, le pseudonyme que vous vous êtes donné en 1970, après votre rencontre avec Aragon. Pensez-vous vraiment que ce pseudonyme faisant partie définitivement de votre identité de poète vous a aidé à être plus libre dans votre acte poétique ? Le fameux « Je est un autre » de Rimbaud aurait-il quelque rapport avec votre changement volontaire de nom ? Votre fréquent usage de la deuxième personne du singulier, comme énonciataire de beaucoup de vos poèmes procède-t-il de ce même dédoublement délibéré que vous voulez créateur ?
+ J'ai tout d'abord écrit trois petits livres de poèmes publiés sous mon nom de baptême, Robert Lorho. Puis à la fin des années soixante je ressens un besoin profond de renouvellement, je prends ce pseudonyme, Lionel Ray. Lorsque j'envoie à Aragon ces premiers poèmes sous cette signature, cet immense écrivain n'en peut pas reconnaître l'auteur, il croit découvrir un nouveau poète. Et certes c'est un tout nouveau poète qui apparaît tout à coup et qu'Aragon présentera et publiera dans son journal, Les Lettres françaises, généreusement, à plusieurs reprises, avant que les éditions Gallimard ne commencent à me publier, ce qu'elles ont fait, régulièrement. Le pseudonyme ? Oui, j'ai eu l'impression très forte d'écrire plus librement, l'impression d'être devenu un autre, cet autre que je cherchais en moi et qui jusqu'alors n'était pas parvenu encore à s'exprimer pleinement. Oui ! JE est un autre, comme l'affirme Rimbaud. Il s'agit de révéler, de désenfouir, cet autre que l'on porte en soi, le moi profond qui engendre et nourrit l'oeuvre (si différent, parfois très différent du moi qui se manifeste aux yeux de tous dans la vie sociale). Marcel Proust a dit la-dessus des choses très pertinentes. Le choix d'une nouvelle identité m'a puissamment aidé dans ma découverte de ma voix personnelle ; l'impression de me libérer de toute entrave, de toute convention, fut longtemps pour moi très heureuse. Rimbaud justement a quelque part une curieuse expression, il parle de « liberté libre ». Oui ! c'est cela. J'étais devenu cet homme nouveau, je respirais, singulier, sans conformisme.
Vous me parlez d'un fréquent usage dans mes poèmes ( surtout dans Comme un château défait suivi de Syllabes de sable) de la seconde personne du sigulier : y voir l'interpellation de cet autre que je suis est sans doute exact. Je me suis expliqué à ce sujet dans la post-face de Syllabes de sable
- A lire votre poésie et après avoir écouté votre communication sur « Les mots et l'émotion », l'émotion que le poète se doit de donner à son lecteur, semble correspondre chez vous à ce qu'il y a de plus essentiel dans l'acte poétique. Pourriez-vous nous révéler certains secrets de votre alchimie verbale génératrice de cette émotion que vous ne semblez pas vouloir exprimer seulement, mais créer aussi ?
+ Je ne suis pas certain d'exprimer une émotion, mais je me la fais éprouver au moyen des mots et je fais en sorte que mon lecteur l'éprouve à son tour. Il s'agit d'éveiller sa sensibilité et qu'elle soit « réceptrice » (c'est un mot de Pierre Reverdy). Il y a dans cette opération quelque chose de mystérieux. Pas de clé. Ce serait trop facile. On est ici dans le domaine du je ne sais quoi. Du service énigmatique. Ce n'est pas exprimable, ça ne se ramène pas à une formule applicable à volonté..
- Dans votre communication largement appréciée par le public du colloque, vous évoquez Mallarmé répondant à Degas que « ce n'est pas avec des idées qu'on écrit des poèmes, c'est avec des mots » et Claudel qui affirme : « Les mots que j'emploie ce sont les mots de tous les jours et pourtant ce ne sont pas les mêmes ». Cela signifie-t-il pour vous que la littérature n'a qu'une seule visée principale qui est elle-même, comme le pensent surtout les formalistes russes et après eux Jakobson et un peu Todorov, Barthes et beaucoup de critiques modernes ? Pensez-vous que de tels propos écartent clairement de la littérature l'idée par exemple de l'engagement social, politique, philosophique ou simplement humain ?
+ « Les mots que j'emploie… » mais ils sont une image du réel, ils ont cette fonction référentielle grâce à quoi le réel est désigné, délimité, défini, même s'il y a « transmutation de valeurs » comme disait Reverdy en nous faisant passer du vécu éprouvé au niveau du verbal. Mais sans doute, parce que par eux s'est opérée cette « transmutation de valeurs » ou cette « alchimie » dont parlait Rimbaud, les mots qui sont communs à tous, « ne sont pas les mêmes. » La bonne poésie fait que le sens fixé par le dictionnaire est débordé jusqu'à devenir inépuisable.
En ce qui concerne l'engagement, tout d'abord il y a pour cela le tract, le discours moral ou politique, la réflexion philosophique, le prosélytisme religieux, le journal de propagande, etc. Cela ne relève pas de la littérature. Reste qu'il y eut surtout à certaines périodes de grande violence (guerres ou révolutions) une poésie de circonstance, souvent de faible valeur littéraire, toute de convention derrière la véhémence verbale, la plainte ou la colère, la revendication par ailleurs légitimes. Les réussites sont rares, elles existent. Elles existent à mon avis lorsque la circonstance extérieure est intériorisée. Répondre à l'urgence historique par exemple ne suffirait pas. Lorsque les poètes portent au plus intime de leur être le drame de la liberté (Aragon, Eluard, Desnos) le lyrisme de circonstance éveille sans aucun doute la sensibilité réceptrice de ceux à qui elle s'adresse. Poésie à « sujet » préalablement arrêté, conçu, imposé de l'extéreur, elle n'a de chance d'émouvoir que lorsque le thème personnel et l'histoire circonstancielle se rejoignent et se confondent. Alors il se peut que là aussi les mots soient premiers, que le poète leur ait laissé l'initiative, comme le voulait Mallarmé. Oui, c'est « avec des mots » qu'on fait des poèmes…pas avec des idées… pas même avec des sentiments, des émotions.
- Seriez-vous d'accord avec le poète Bernard Noël qui a laissé entendre au cours de l'entretien public qu'il eut au cours de la deuxième séance du colloque, que l'émotion politique qui l'intéresserait, où sa poésie trouverait son impulsion créatrice, s'opposerait à l'émotion poétique ? Ces deux émotions seraient-elles vraiment distinctes ? Peut-on en fait imaginer une bonne poésie, une poésie vraie, même engagée politiquement, qui soit vidée d'émotion poétique ou qui aille contre l'émotion poétique ?
+Je ne comprends pas du tout cette position. Une poésie de « l'anti émotion » ? Cela n'existe en aucun lieu, en aucune langue. De Villon à Nerval, de Racine à Verlaine, de Vigny à Ponge lui-même, de Rimbaud à Michaux… Je veux être ému lorsque je lis un poème : lyriquement, esthétiquement, formellement. Reverdy m'émeut. Claudel aussi. Et Aragon. Et Bonnefoy. Les chefs-d'oeuvre ne sont perçus et reçus comme tels que parce qu'ils déclenchent de belles, de fortes émotions.
- D'un côté purement technico-scripturaire, serait-il juste de penser, un peu comme Bernard Noël, que l'émotion poétique est seulement le propre du vers long ? Vous avez utilisé, vous aussi, le vers court, la forme courte, comme Schehadé, Guillevic.
+ Et l'émotion ne serait pas le propre du haïku (un heptasyllabe entre deux pentasyllabes, soit 17 syllabes en tout et pour tout) ? Allons donc ! On trouve souvent des vers courts dans Verlaine ou dans Supervielle., des poèmes réussis, efficaces. Pas d'émotion ? Allons donc !
-Au Musée « El-Khoba », à la Médina de Sousse, où vous avez lu vos poèmes le jeudi 1er mars dernier, vous avez raconté au public qui vous écoutait, une étrange histoire avec le chiffre 141. Pourriez-vous nous rappeler ici certaines péripéties de cette histoire et nous dire si cela a quelque rapport avec le mystère qui peut-être vous entoure ou poursuit en tant que poète ?
- 141 est le nombre de poèmes (ou de séquences) de Comme un château défait. Je m'étais fixé cette limite préalablement à l'écriture du livre. Arrivé au 141ème poème, tout un parcours, le livre était bel et bien achevé, impossible d'y ajouter quoi que ce soit. Il fallait que tout soit dit à l'intérieur de cette structure. Mais ce que vous appelez mon « histoire » c'est une série de coïncidences surprenantes, insolites, incompréhensibles pour nos esprits cartésiens, à partir du nombre 141 que j'ai retrouvé en une douzaine de circonstances toujours liées à ce livre depuis la remise du manuscrit, jusqu'au nombre de dédicaces que j'ai signées pour le service de presse chez Gallimard, la première lecture que j'en ai donné au château des Stuart à Aubigny sur Nère (c'était le 141ème jour de l'année), etc., etc. Dans Nadja, André Breton parle de coïncidences étranges et troublantes dont le sens nous échappe. Il en rapporte quelques-unes. Plus tard, il leur donnera le nom de « phénomènes du hasard objectif. » Un an après cette série bizarre de « phénomènes », devant assurer dans ma classe de « khâgne » un cours sur Nadja, comme j'étais à la recherche d'une phrase importante de Breton (je voulais m'assurer de son exactitude et de son contexte) souvent citée par les commentateurs et qui concerne la relation que Breton a entretenue avec la Nadja de la réalité, modèle de son personnage, je l'ai trouvée dans mon édition des Entretiens radiophoniques Breton-Parinaud…à la page 141.
- Dans quelle mesure la bonne poésie, la vôtre par exemple, naît-elle de la démolition du langage ordinaire, de la dislocation et du démembrement de la phrase et du vers ? Toute destruction du langage utilitaire serait-elle nécessairement productrice de poésie ?
+ Non, pas du tout. Mais il faut considérer qu'une oeuvre est réussie lorsqu'elle ne ressemble à rien de connu, lorsqu'on y entend une voix singulière qu'on ne peut confondre avec quoi que ce soit d'autre. On a remis en cause la convention écrite (Denis Roche) après Francis Ponge qui voulut « parler contre les paroles. » Soit ! L'écriture éclatée eut ses moments d'éclair dans les années soixante et soixante-dix du siècle dernier. Avant cela Artaud ou encore Rimbaud. « Cela s'est passé, je sais maintenant saluer la beauté » (Une Saison en enfer) A chaque époque son écriture, à chaque poète son style, sa voix propre. En rupture plus ou moins violente avec ce qui s'est fait avant lui. Mon choix d'un pseudonyme marque cette façon de rupture. L'écriture pour une part prend le risque de la déconstruction pour construire-inventer du neuf. Mais le moderne n'est assuré de durer que s'il garde la mémoire du passé. Le nouveau avec l'ancien. Pas de salut en dehors de ça. Chaque poète est le résultat de tous les autres venus avant lui. Verlaine c'est Hugo plus Baudelaire plus Verlaine.
- Dans quelle mesure votre poésie vous permet-elle d'échapper au sentiment du périssable qui vous habite et d'être une espèce de Dieu échappant à la nuit et à la mort ?
+ Ma poésie parle de ce qui est en perte, de ce qui passe et qui échappe, aussi de ce qui manque, de la vraie vie absente en quelque sorte. Mon ambition qui est celle, je crois, de tout poète est de compenser cette perte par le gain du chant. « Je dis la rose et cette rose ne périt pas, elle dure éternellement » dit Claudel dans l'une de ses Odes. Est-ce immodeste ? Pourquoi écrire si l'on ne croit pas au pouvoir de la parole ?
- Dans sa chronique de poésie intitulée L'émotion concrète, Claude Adelen dit que vous avez d'abord essayé de vous débarrassez du lyrisme, pour le revendiquer ensuite. Pourquoi cette revendication ?
+Il y a plusieurs époques dans mon oeuvre. Le problème est de se renouveler tout en restant le même. Que l'écriture bouge d'un livre à l'autre à la mesure de ce qui a changé d'une époque à l'autre de la vie. Je suis le changement. Au début des années 70, j'ai rompu avec tout ce qui me semblait trop convenu dans la poésie que j'avais écrite sous le nom de Robert Lorho. J'ai écrit contre le lyrisme, en toute liberté violente, heureuse, contre tout impérialisme du sens, de la grammaire même ou du message. Puis ce fut dix ans plus tard un retour au calme, la ré-appropriation des moyens de la poésie et de son ambition. Le lyrisme resurgit, même s'il s'agit, comme Jean-Michel Maulpoix en fera la théorie, d'un « lyrisme critique ». Voici maintenant avec mon dernier livre, L'invention des bibliothèques, autre chose encore qui est peut-être la synthèse de la voix d'avant et de la voix d'après, leur accord harmonique : provocation et réconciliation avec le lyrisme. Laurent Barhélémy, nouveau pseudonyme pour accompagner ce nouveau changement ( puisque une première série de ces nouveaux poèmes a d'abord été publiée sous ce nom ). Je m'en explique dans un texte d'ouverture en prose : « Ce mythe appelé poésie ». En conclusion du livre, cette phrase : « nous sommes des êtres lyriques.
- Dans notre monde qui de plus en plus perd son âme : course effrénée vers l'argent et le lucre, dictature de l'apparence, guerres sauvages et multiples, banditisme, mondialisation, solitude, perversions de toutes sortes, xénophobie croissante, exclusion, etc. la poésie peut-elle encore quelque chose pour l'Homme ?
- La barbarie moderne vaut l'ancienne, ainsi va l'inhumaine humanité, depuis le début des temps. Ce qui étonne c'est la persistance de la poésie qui prouve qu'on ne désespère pas. Tant qu'il y aura des hommes et des femmes qui vivent, qui aiment et qui pensent, il y aura des poètes et des oeuvres poétiques. Les formes changeront, comme elles ont changé dans le passé, la poésie sera toujours là pour répondre aux besoins du coeur et de l'esprit.
Entretien conduit par Ridha BOURKHIS
Mars 2007