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Monostiche Chantre

Monostiche Chantre

Posté le 22.03.2008 par lireenpremiere
N'oubliez pas qu'il ya beaucoup d'articles sur Apollinaire un peu plus bas en partant de Centerblog vous les trouverez aisément, je n'ai pas le temps de les faire remonter tous!

Chantre
Et l'unique cordeau des trompettes marines


A la lecture du monostique d'Apollinaire tiré d'Alcools, et intitulé «Chantre», on ne peut tout d'abord que subir la concision et le caractère énigmatique du vers. Mais l'investigation permet en un second temps de découvrir le symbolisme du poème. En effet la simple transcription littérale du vers ne peut que laisser insatisfait puisque le texte évoque la corde unique d'un instrument en forme de guitare allongée ; instrument utilisé sur les vaisseaux anglais au XVIIème siècle, et qui servait à annoncer les repas. Cette évocation dans un langage figuré (le «chantre» est le poète-chanteur ; le «cordeau» tout en rappelant la corde unique fait référence à une technique qui consiste à souligner la rectitude d'un sillon, «tiré au cordeau») ne peut suffire à l'interprétation. Pour reprendre la pensée de J. Cohen dans Structure du langage poétique, il s'agit de convenir que l'expression poétique oblige le lecteur à dépasser la signification littérale pour rechercher un supplément de sens. C'est la forme même du poème qui suscite ce détour. A condition toutefois, d'accorder à Apollinaire le souci d'une réalisation plus qu'ornementale. Enfin, cette signification, nous l'avons dit, se révèle de manière concise et énigmatique ; comme si de cela même dépendait la réalisation du message.

Le vers se présente sans ponctuation et pour dépasser le simple mot d'ordre futuriste, on peut relever que l'effet est immédiatement sémantique : loin de donner uniquement un caractère inachevé au vers, cela oblige le lecteur à le lire d'une traite et à l'envisager comme une expression fugitive sans véritable origine, sans fin, un moment poétique qui tranche avec tout ce qui n'est pas lui. La conjonction de coordination «et», à l'attaque du vers vient renforcer cette impression, d'autant que l'emploi est agrammatical. J. Cohen parle dans son ouvrage, d'«impertinence grammaticale» (ce que d'ailleurs la langue poétique ne cesse de produire afin de s'écarter de la langue prosaïque). A moins de retrouver la «pertinence» de la coordination entre le titre et le vers. C'est alors qu'un nouveau sens jaillit, qui associe le poète transfiguré, le «chantre», à sa production «unique». Voilà, nous dit le poète, les deux facettes fondamentales de l'événement poétique : un chanteur et un son, un vers, un poème...

Que ce vers soit un alexandrin ne vient que parachever cette fulgurance de beauté et d'équilibre. Le monotisque, en effet, respecte la césure classique et la régularité du rythme des hémistiches (4/2, 4/2) rend parfaite d'équilibre la lecture du vers. Mais nous venons de le voir, c'est l'unicité du vers et l'attaque agrammaticale qui rompent avec la tradition et donnent au poème son originalité. Tradition et nouveauté, respect et rupture : le vers non ponctué et immédiat révèle encore une fois ce passage fugitif entre ce que l'on sait déjà et ce que l'on découvre. Ce vers devient lisière entre l'Ancien et le Nouveau.

L'évocation historique discrète (l'instrument du XVIIème siècle dont il est question) prend alors à son tour une valeur symbolique : témoignage du passé, poésie du passé (l'expression «trompettes marines» est à ce sujet riche en manifestations de couleurs, d'harmonie et de correspondances, de sonorités nasales, sourdes et apaisantes) la tournure revient, riche de production à venir.

Le vers a donc bien pour ambition dans sa brièveté, sa rectitude et sa richesse prosodique d'insister sur la fugacité de la beauté. La brièveté devient donc le message et l'énigme peut alors être levée.

Le poète choisit le jeu de mots pour guider de façon ludique l'initié, et «l'unique cordeau» laisse entendre «cor d'eau» si l'on rompt, et c'est important, l'équilibre rythmique du vers (4/1/1, 4/2). La découverte du jeu de mots a plusieurs conséquences. Tout d'abord, nous venons de l'entendre, l'harmonie du vers est brisée : cela introduit la modernité expressive et permet encore une fois d'apprécier ce vers-jalon entre l'Ancien et le Nouveau.
Mais le ludisme permet également au vers de délivrer un «feuilleté de sens» : il évoque à la fois littéralement la seule corde de l'instrument, et le seul instrument, isolé des autres, au son parfait («tiré au cordeau») ; cet isolement est de plus renforcé par l'opposition du singulier et du pluriel dans les deux hémistiches ; et encore par le chiasme linéaire qui permet de rapprocher pour paradoxalement mieux opposer les contraires : «cordeau» et «trompettes» (adjectif + nom / nom + adjectif). Ainsi le monostique nous dit à la fois l'unique, la distance ludique, le souci de perfection dans un contexte plus globalement détendu.

L'initié peut alors découvrir et apprécier la valeur brève de l'énigme, son efficacité : sous le message littéral, un réflexion, ou plutôt une méditation sur la perfection du langage poétique ; la recherche poétique de l'unique idéal. Ce vers veut en être la représentation en même temps que le discours sur... Il fait office de métalangage et tout à la fois de preuve (in)achevée... le temps d'un lecture amusée.

Pour reprendre la réflexion de J. Cohen sur le langage poétique, on s'aperçoit que ce qui fait la modernité de monostique, c'est une méditation en creux sur l'esthétique poétique elle-même. Le vers ne se veut plus délivrance d'un message. Ou alors ce message ne peut plus faire l'économie d'une réflexion sur la forme dans laquelle il s'énonce. Le choix de «trompettes marines», nous l'avons analysé succinctement, vaut, indépendamment de l'existence d'un instrument, pour son principe d'évocation qui dépasse sa seule valeur signifiante.

Le lecteur initié connaît ainsi l'expérience de la création ; il en perçoit le support d'élaboration sans pour cela découvrir une recette. Le vers dit également qu'il n'y en a pas : c'est la coïncidence d'un jeu de mots, d'une tradition, d'une expression... et quoi encore ?... qui font l'événement unique.
Apollinaire nous précise à sa manière sa méthode lorsqu'il écrit ces quelques vers (p. 118 dans le recueil Poésie / Gallimard) :
«Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaître l'ancien jeu des vers
Je ne sais plus rien et j'aime uniquement
Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes
Je médite divinement (...)»
Ignorance tout feinte (ne retrouve-t-il pas la métaphore des flammes ?) pour signifier la rupture et inscrire la poésie et le monostique entre la tradition et la modernité.




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