“Il n’est pas besoin pour partir à la découverte de choisir à grand renfort de règles, même édictées par le goût, un fait classé comme sublime.”, déclare Apollinaire dans une conférence sur l’Esprit Nouveau. La poésie est la “mise en mots” de certains phénomènes, avec un souci de beauté et de musicalité, afin que ces instants, ces états soient rendus éternels dans l’écriture. Or la poésie est avant tout l’expression des sentiments personnels liée au vécu d’un phénomène extraordinaire qui puisse permettre l’évasion. Apollinaire dit, a contrario, que la poésie doit faire part du présent, de la réalité et le poète peut parfaitement s’inspirer des banalités du quotidien. Peut-on ainsi envisager une poésie fondée sur la banalité du quotidien ? Autrement dit, peut-on faire la poésie de tout ? Doit-on privilégier la vision des Anciens ou celle des Modernes ?
Dans un premier temps nous allons voir que les sujets quotidiens peuvent faire objet de poésie car le poète doit apporter sa sensibilité aux choses nouvelles. Puis, dans un deuxième temps, nous allons nous intéresseer à la conception des Anciens et en quoi elle se refuse à ces thèmes. Enfin, nous allons voir qu’Apollinaire justifie non seulement des thèmes nouveaux mais aussi une esthétique nouvelle.
« Ecrire, c’est inventer le présent » a dit Pierre Dalle Nagare. Si l’on considère que toute chose doit être nommée par le poète pour exister dans toute sa splendeur, alors le poète doit rendre compte de la réalité, soit des thèmes les plus nouveaux. Ainsi, les plus récentes innovations techniques doivent être évoquées dans au moins un poème, pour « exister » en tant que telles, car elles auront été décrites avec la justesse et la sensibilité du poète qui n’a pas d’égal. Par exemple, la grande vitesse ou le son intrigant d’un train peuvent sûrement être perçus par n’importe quel passager mais tous ne pourront pas décrire la sensation par des mots comme un poète peut le faire, soit Valéry Larbaud dans Ode. Le poète est dans une position d’interprète d’une communauté qui a le devoir de « nommer » tout ce qui existe. Dans ce cas, beaucoup de choses ne cessent d’être inventées et le poète a la fonction de les nommer. Il doit ainsi rendre compte du présent, même des choses banales du quotidien qui n’ont jamais été nommées.
Apollinaire dit : « On peut partir d’un fait quotidien : un mouchoir qui tombe peut être pour le poète le levier avec lequel il soulèvera tout un univers ». Cette phrase fait sûrement référence à la bataille d’Hernani, avec l’utilisation du mot « mouchoir » dans un poème. Ce qui est dit dans ce passage est que le poète est capable de produire du « beau » à partir de rien, pour plagier Racine dans la préface de Bérénice. Ainsi la thématique des objets du quotidien peut être utilisée par les poètes car ceux-ci ont la faculté de pouvoir produire une merveille à partir de ces objets. Notamment Francis Ponge écrit de nombreux poèmes sur les objets du quotidien dans Le Parti pris des choses ou encore dans Proêmes. Dans Pièces, celui-ci décrit une valise qui contient mille trésors comme un cheval qui ne quitte jamais son maître. L’objet n’est plus ce qu’il paraît au quotidien, d’où la magie de la parole du poète. De plus, poème, en latin carmen, signifie la parole magique, celle qui enchante. On peut donc attribuer au poète la fonction d’enchanter le quotidien, même les objets « banals » a priori. « Les poètes ne sont pas seulement les hommes du beau, ils sont encore et surtout les hommes du vrai, en tant qu’il permet de pénétrer l’inconnu. » L’inconnu, ici « l’autre monde » qui peut surgir d’un rien.
Mais cette conception de la poésie est en décalage avec celle des Romantiques qui privilégient la beauté et surtout l’expression du « Moi ».
En effet, selon la tradition de la poésie, celle-ci est avant tout l’expression de sentiments personnels. Pensez à Orphée et à la mort de sa bien-aimée, n’est-ce pas de là que toute poésie trouve son origine ? Orphée, qui jadis a égaré Eurydice aux Enfers, chantera encore et toujours cet amour désespéré, ce lyrisme capable de faire mouvoir nature et les hommes. Pensez aux poètes romantiques : Lamartine avec Le Lac, Gérard de Nerval avec El Desdichado, jamais ceux-ci n’ont eu l’idée de parler du quotidien, mais surtout de la fuite du temps, de la Nature et surtout de leurs sentiments de désenchantement de la vie de de l’amour. En effet, c’est ce que Apollinaire qualifiera de « fait classé comme sublime ». La poésie naît d’un manque, d’un vide, quelque chose qui ne peut être satisfait par le monde réel, et surtout la poédie est un moment d’évasion qui permet justement d’échapper au réel. Le lyrisme et le thème de la Nature semblent alors mieux être associés à la poésie.
« La poésie permet de dire ce qui n’est pas dicible », elle est donc supérieure aux choses banales et quotidiennes qui semblent saisissables. Une passion destructrice comme celle de Phèdre mérite sûrement d’être racontée poétiquement, si l’on considère les tragédies de Racine comme de longs poèmes. Une sensation d’amour, la fulgurance d’un être de A une passante de Baudelaire fait l’objet d’une véritable beauté poétique. Car la poésie dit les choses qui sont éphémères, qui vivent un instant comme ce désir d’une passante. Mais la poésie doit également dire ce qui est sublime, ce qu’il n’est pas possible à tous d’expérimenter, pour que ceux-ci aient quand même la trace de cette expérience, pour que tous puissent goûter à la variété des sensations qu’un être humain peut ressentir. En effet, tous n’ont pas fugé, ou bien se sont lancés dans des expériences limites. Et pourtant, grâce à Rimbaud, à ces poèmes comme Aube, « J’ai embrassé l’aube d’été », tout lecteur peut avoir accès à cette évasion du corps et de l’esprit. Ainsi la poésie a pour fonction de faire part de nouvelles sensations au lecteur, et ce n’est que les expériences limites, sublimes qui puissent satisfaire celui-ci et non les effets du quotidien.
L’évasion est créée par les expériences limites et les passions les plus intenses certes, mais on peut aussi s’évader à partir du quoditien. Que ce soit des thèmes plus anciens ou des thèmes nouveaux, la poésie doit changer le regard du lecteur sur le monde et surtout affiner sa sensibilité à ce qui l’entoure. Les Anciens ont permis l’évasion par les sentiments humains. Les Modernes, eux, tentent l’évasion à partir d’autres choses, c’est une nouvelle esthétique. “Et qui oserait dire que, […], ce qui est nouveau ne soit pas beau?” demande Apollinaire. Nous ne sommes pas en mesure de répondre, car toute beauté est finalement relative. Il n’y a aucun mal à penser que le Paquebot de Jules Supervielle soit beau, car il appartient à l’esthétique moderne, à un autre « beau » que celui originel. Et c’est peut être là que réside la liberté de la poésie, la poésie comme « une porte ouverte dans l’air », qui admet toute esthétique, du moment qu’elle est codifiée.
Guillaumme Apollinaire est conscient de son esthétique, celle des Modernes. Il n’a pas manqué de la définir dans son propos : « la surprise, l’inattendu, est un des principaux ressorts de la poésie d’aujourd’hui. » Ainsi, la surprise ne peut être provoquée que si l’on va à l’encontre de ce qui est attendu, ce qui justifie alors les nouveaux thèmes, jusqu’alors considérés comme pas assez esthétiques pour la poésie. En parallèle avec des thèmes nouveaux, la forme poétique peut également être source de surprises. En « éclatant » le vers traditionnel, en supprimant la ponctuation et même en « cousant » une narration et du dialogue comme dans Les Femmes d’Apollinaire, le lecteur est à coup sûr pris au dépourvu. L’esthétique de la surprise est ainsi une nouvelle façon d’aborder la poésie, à l’encontre des précédentes mais sans les réfuter. De plus, cette nouvelle esthétique est plus proche de la réalité. « Il n’y a pas d’ailleurs où guérir d’ici », a dit un poète, Guillevic.
Guillaumme Apollinaire, initiateur de l’Esprit Nouveau, affirme dans ses propos que la poésie peut naître de toute chose, même la plus insignifiante. En effet, le poète est celui qui nomme les choses, les sensations. Avec les nouvelles techniques toujours renovées, le poète a donc pour mission de les nommer, en tant que poète moderne. Mais cette conception va à l’encontre d’une esthétique traditionnelle de la poésie qui se veut expression de sentiments personnels et l’accès aux expériences limites retransmises par le poète. Mais ces esthétiques sont deux façons différentes d’aborder la poésie. La plus moderne ne peut donc pas être comparée avec la plus traditionnelle car elle constitue elle-même une esthétique particulière, « l’esthétique de la surprise ».
Si les Modernes comme Apollinaire ont fait un pas dans la recherche de la Modernité , les surréalistes, eux, vont prendre la relève et vont même aller plus loin, au delà. Si les Modernes prennent des objets du quotidien comme inspiration, les Surréalistes vont puiser dans ce qui n’existe pas concrètement, ce qui est dans l’inconscient, ce qui n’est pas palpable.
Juste un exemple de ce qui aurait pu etre fait.
Remarques:
- confusion entre la Querelle des Anciens et les Modernes et la Bataille d'Hernani....
voici une ebauche pour en savoir plus sur la querelle
http://fr.wikipedia.org/wiki/Querelle_des_Anciens_et_des_Modernes (je sais c'est wiki)
- une organisation du plan decroissante, qui se termine par la fonction la plus banale de la poesie: permettre l'evasion
- d'autres suggestions de plan sont bienvenues
Profitez bien des vacances ! (Entrainements oraux mercredi ou jeudi prochain)
Thao