Une poésie incantatoire.
Poésie, magie et chant.
Le goût du merveilleux.
Dès 1908 la devise : “J’émerveille » qui servait de légendes à l’une de gravures de Raoul Dufy ( pensez à la liaison entre Apollinaire et les peintres) illustrant son recueil Le Bestiaire. Lié à l’esthétique de la surprise. Mais aussi lien entre poésie, chant et magie.
Thèmes et personnages qui ressortissent au merveilleux cf loreley, nixes nicettes, fées Merlin, Viviane, Simon le mage, tzigane etc
Description du réel qui glisse souvent vers le fantastique : cf Zone, Vendémiaire, Nuit Rhénane, les Sapins.
Parfois aussi récits de rêve : « Palais » ou de contes fantastiques : « La maison des morts »
Cortège, Le Brasier ou les fiançailles donnant au poète un pouvoir de vision ou de voyance qui métamorphose la réalité comme le voulait Rimbaud : « Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes »
Comment comment réduire/ l’infiniment petite science/ que m’imposent mes sens » in « Fiançailles »
L’alchimie du verbe.
La dimension incantatoire ne tient pas seulement à l’intrusion du merveilleux mais aussi à la musicalité et à l’envoûtement opéré par les mots. L’oeuvre a d’ailleurs inspiré musiciens et chanteurs : cf Leo Ferré.
Nombreuses chansons : Pont Mirabeau, Chanson du Mal aimé, le voyageur etc
Répétitions de toutes sortes ;
De vers à la manière d’un refrain Cf Marie, la Chanson du mal aimé
De mots à l’intérieur d’un vers ou d’une strophe : exaltation lyrique, rythme lancinant cf Salomé : Mon coeur battait battait très fort à sa parole ou dans Automne ; « Oh l’automne l’automne a fait mourir l’été »
-anaphores : présentatifs « c’est » dans Zone ou « ni » dans poème lu au mariage d’André salmon qui donnent aux vers une allure de litanie.
-répétitions de sonorités : allitérations : « Et je m’éloignerai m’illuminant au milieu d’ombres » dans Cortège et assonances : L’amour lourd comme un ours privé ?Dansa debout quand nous voulûmes » dans « La Tzigane », parfois harmonie imitative : « les poules dans la cour caquètent » dans « Aubade chantée à Laetare l’an passé ».
Apollinaire se montre comme fasciné par les mots, du plus banal au plus étrange cf « un cul de dame damascène »
Parfois jeu de mot, calembour, équivoque : « L’amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie/ La mourre jeu du nombre illusoire des doigts/ »
OU dans « le Pont Mirabeau » : « Comme la vie est lente/ Et comme l’Espérance est violente » Rime équivoquée.
Le charme des énigmes
Certains poèmes ont limpides d’autres plus hermétiques, textes cryptés à la manière de formules magiques au son envoûtant Cf « Chantre », le monostiche
« Et l’unique cordeau des trompettes marines »
Alexandrin parfaitement régulier qui surprend par son unicité et sa syntaxe, fragment détaché d’un ensemble manquant ou une note jaillissant du silence, effet ambigu, double sens. : « Trompette marine » en fait un instrument à corde ( Molière en parle dans Le Bourgeois Gentilhomme, M. Jourdain amateur de cet instrument grossier déjà démodé à son époque)
« Cordeau » peut se lire comme un calembour : cor d’eau ( trompette marine), « unique » renvoie aussi bien au monocorde qu’au monostiche, champ lexical dela musique. « Chantre » à la fois noble et moqué : un chantre de village, exaltation lyrique et dérision.
Inséré au dernier moment sur les épreuves du recueil, ce poème singulier est peut-être le manifeste de l’esthétique d’apollinaire qui aime surprendre son lecteur en exploitant les ressources musicales et ludiques du langage : tout y est l’exaltation lyrique, l’esthétique de la surprise, le jeu avec la tradition, la dérision à son propre égard, l’humour...
Parfois poèmes comptines énigmatiques : cf « La dame ».Morcellement et réécriture de poèmes antérieurs qui créent l’énigme.
Plus rupture de sens, pratique de l’asyndète, plus éclectisme des références érudites qui ne se comprennent pas sans dictionnaire Cf « Le Larron »
Le lecteur qui cherche une satisfaction rationnelle de compréhension risque alors de se détourner devant l’étrangeté, au lieu de se laisser séduire par la magie des sonorités.Parfois il faut laisser le sens référentiel au second plan pour goûter la poésie d’Apollinaire !