A propos de l'enchanteur pourrissant
“L’enchanteur pourrissant”
(1909)
Récit en prose entrecoupé de quelques poèmes
L'enchanteur Merlin, par amour pour Viviane, lui livre les secrets magiques et dangereux qu'elle désire connaître. Il les lui dévoile sans être dupe, sachant très bien quel usage elle en fera et qu'il en sera la première victime. Viviane par haine, mais peut-être aussi, ce qui vient de bien plus loin que sa haine, par un désir de revanche et de victoire définitive sur l'homme, prononce les paroles magiques qui amènent l'enchanteur à s'étendre conscient dans son tombeau et à y mourir. Alors, de toutes parts s'acheminent les animaux réels ou fantastiques, ses amis, toute la faune magique et ensorcelante, démoniaque et charmeuse, d'hydres, de crapauds, de serpents, de corbeaux et de monstres, avec leurs paroles d'humains, leurs désirs, leurs rêves et leurs cruautés d'homme. Le monstre Chapalu se confie : «Je suis solitaire, j'ai faim, j'ai faim ; cherchons à manger, celui qui mange n'est plus seul.» Les guivres s’alanguissent : «Nous voudrions le baiser sur nos lèvres que nous léchons pour les faire paraître rouges. Enchanteur, Enchanteur, nous t'aimons. Ah si l'espoir s'accomplissait.» Tous recherchent l'enchanteur. Et se déroule cette suite ininterrompue de plaintes et d'entretiens avec son âme. À la fin, les personnages se retirent. Viviane reste seule assise sur le tombeau de l'enchanteur. Ils se parlent. Apparaît alors la raison profonde et amère de l'acte de Viviane et de l'abdication de l'enchanteur : c'est parce qu'ils savent l'impasse désespérée où se heurtent éternellement l'homme et la femme sans jamais pouvoir se rejoindre, définitivement coupés l'un de l'autre, séparés et seuls.
Commentaire
Apollinaire, grand lecteur de littérature médiévale, des romans de la Table ronde à Mélusine, rejoignait le goût du début du XXe siècle car Jean Lorrain avait publié une plaquette sur Viviane et Alfred Jarry utilisait les mystères de Brocéliande. Il a retracé les aventures de Merlin et de la dame du lac à la lumière du “Lancelot” en prose. Dans un chapitre, la première phrase est la seule qui soit vraiment d’Apollinaire car il transcrivit ensuite en le modifiant à peine un passage de “Lancelot”, emprunté à l’édition en prose donnée en 1533 par Philippe le Noir.
Cependant, il ne garda intacte la vieille légende que dans ce qu'elle a d'essentiel, que pour ce qu'elle exprime du drame éternel de l'être humain enfermé dans sa solitude, destiné, malgré son savoir des choses et de lui-même, à ne rien dominer et à rester la victime de son sort. Mais Apollinaire, par delà le mythe et ce qu'il comporte d'impersonnel et d'anonyme, alla rejoindre le personnage de l'enchanteur et s'y retrouva. L'enchanteur, par ce qu'il a de différent des autres humains, par sa faculté de voir ce que les autres ne voient pas, de connaître ce qu'ils ne connaissent pas, devient le poète, le prophète, l'individu parfaitement seul et rejeté.
Ce qui est curieux, c'est d'assister à la réunion, autour du mort, des personnages de tous les mythes, moyenâgeux, grecs, hébreux, chrétiens. Arrivent les rois mages (le faux Balthazar, le faux Gaspar et le faux Melchior qu'une ombre au lieu d'une étoile dirige vers le sépulcre de Merlin pour qu'ils y déposent, en guise de présents, du sel, du soufre et du mercure, qui sont les «trois fantômes de rois orientaux venus d'Allemagne», et plus précisément d'une des châsses de la cathédrale où Cologne se flatte de conserver les corps entiers des trois rois mages) ; les druides ; les sphinx, poseurs d'énigmes, «afin d'avoir le droit de mourir volontairement», disent-ils ; Hélène de Troie ; Médée ; Dalila ; les fées. Tous les mythes se rejoignent et se retrouvent liés à celui du poète.
La première édition, à cent exemplaires, fut illustrée de douze gravures sur bois en pleine page, et de lettrines par André Derain.
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Extrait du site Comptoir Littéraire: