Analyse
“Zone” fut composé dans l'été de 1912 à la suite de la rupture du poète avec Marie Laurencin. Il figure en tête du recueil “Alcools”, mais il fut en fait le dernier en date des poèmes du recueil et il présente des différences profondes avec les autres car y fut mise en œuvre une nouvelle esthétique.
Les documents et les témoignages le concernant permettent de situer sa composition après que Blaise Cendrars eut lu à Apollinaire son propre poème qu’il venait de terminer : “Les Pâques à New York”, un poème de distiques irréguliers mais rimés, où se déroulait un long itinéraire, peuplé de souvenirs, un long courant de poésie interrompue, dynamique, qui épousait le mouvement de la marche du poète-Christ, poème qui faisait de lui le premier poète de l’esprit nouveau. Et, dans “La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France” (1913), Blaise Cendrars allait complètement libérer le vers et quasiment supprimer la ponctuation. M. Décaudin, spécialiste d’Apollinaire, a publié un brouillon de “Zone” qui présente plus de ressemblances avec “Les Pâques à New York” que son état définitif. Comparant ces deux versions, il a noté avec raison que «tout se passe comme si, dans ses corrections, Apollinaire avait voulu différencier son poème des “Pâques“». Mais il avait adopté le vers libre et la suppression de la ponctuation.
Le poème parut d’abord en décembre 1912, dans “Les soirées de Paris” avec comme titre “Cri” (le tableau d'Edward Munch étant de 1893) et étant ponctué. Cependant, sur les épreuves du recueil, Apollinaire adopta le titre “Zone”, comme il décida de supprimer toute ponctuation.
La répartition des vers se fait avec une grande liberté, le début présentant des séquences d’une certaine longueur tandis qu’ensuite elle deviennent plus brèves, de nombreux vers étant même isolés. L’analyse doit donc se faire pas au pas au long du texte.
Vers 1 : « À la fin tu es las de ce monde ancien »
Le poète s’adresse à un «tu» dont bien vite on comprendra qu’il est nul autre que lui-même (voir “À la Santé” : «Guillaume qu'es-tu-devenu.»). Cette auto-interpellation ressemble à un brusque sursaut, à une soudaine prise de conscience, ce que souligne « À la fin... ». « Ce monde ancien » est un monde qui se prétend moderne mais est en fait dépassé. Le premier vers ancre d'emblée le poème dans la modernité. Cependant, il est plaisant de constater que ce rejet d’un « monde ancien » est proclamé, peut-être par ironie, dans un vers ancien, un alexandrin.
Vers 2 : «Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin»
Sans autre rapport avec le précédent qu’un écho qui n’est qu’une assonance, il montre un mètre plus long et ne manque pas d’étonner par l’image insolite de la tour Eiffel, bergère entourée du « troupeau des ponts ». On peut assez aisément comprendre que la tour Eiffel, avec sa robe évasée et ses atours de dentelles métalliques, ressemble à une bergère, une jeune bergère, comme le donne à penser l'indication chronologique contenue dans le vers 8. Un troupeau bêlant ne parle guère à l'esprit et semble plutôt incongru, mais, en lui accordant plus d’attention, on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas d'un troupeau formé par les ponts (?) et qui bêlerait pour on ne sait trop quelle raison (les bateaux peut-être?). Ce troupeau ne fait que passer sur les ponts : ce sont des voitures automobiles en train de s'engouffrer toutes à la fois, comme un troupeau de moutons, par les ponts de la Seine ; leurs conducteurs se servent de leurs klaxons : les moutons bêlent. Cette interprétation est confirmée par le vers 72 du même poème où apparaissent des «troupeaux d'autobus mugissants». Au vers 2 comme au vers 72, le poète, las et désespéré, croit n'entendre partout que des plaintes et il les note non sans un certain humour. Dans “La chanson du mal-aimé” également, à la strophe 18, les saules qui pleurent et les chats qui miaulent, les choses et les bêtes comprennent et partagent la douleur de l'amant ou, du moins, lui paraissent à l'unisson de son cœur. Il faut rappeler que la tour Eiffel, bâtie en 1889, était honnie des symbolistes pour son modernisme agressif, tandis qu’Apollinaire était un chantre de la modernité et qu’elle fut le thème d'inspiration des peintres de la modernité comme Robert Delaunay.
Vers 3 : «Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine»
Ce vers fait écho au premier vers. Le «tu», du fait de la suppression de la ponctuation, pourrait être associé à la tour Eiffel. Le reproche fait au monde actuel par le poète qui le considère comme «ancien» est exagéré par la référence à «l’antiquité» : s’agit-il du seul rejet des références culturelles traditionnelles?
Vers 4 : « Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes »
On peut s’étonner de que le chantre de la modernité critique ce qui est censé en être pourtant le signe par excellence, l’automobile (avec l'avion, voir ci-dessous). Mais il est vrai que les premières automobiles perpétuaient les formes des voitures hippomobiles, avaient l’allure de carrosses.
Vers 5 et 6 : « La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation »
Apollinaire en ajoute encore dans le paradoxe dans ces vers qui offrent une triple surprise au lecteur. Que vient faire ici la religion? Comment accepter cette affirmation du modernisme de la religion catholique qui serait « neuve » et « simple » (le vers 5 étant marqué par une discontinuité syntaxique créée par l’absence de ponctuation et l’enjambement avec le suivant). Comment ne pas s’étonner de sa prétendue ressemblance avec les «hangars de Port-Aviation», c’est-à-dire un aéroport moderne, sans qu’il ait songé à un lieu précis.
Vers 7 et 8 : « Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X »
Ne faut-il pas croire à une totale plaisanterie, à un parti-pris d'ébahir gentiment le lecteur, quand on sait que Pie X, pape de 1903 à 1914, fut l'auteur de l'encyclique “Pascendi” contre le modernisme, qu’il interdit, entre autres pratiques, de danser le tango (des positions louches, selon lui !)? Apollinaire n’a-t-il pas été influencé par “Le monoplan du pape” du « futuriste » Marinetti?
Vers 9 et 10 : « Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin ».
Exploitant l’effet de surprise de l’enjambement, Apollinaire, parce qu’il vit en un temps de modernisme sceptique, avoue le désir d’un retour à une naïve religiosité.
Vers 11 à 14 : « Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à vingt-cinq centimes pleines d'aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers ».
Dans une discontinuité délibérée, Apollinaire passe à l’éloge d’autres signes de la modernité. Désormais, la poésie n’est plus sélective, ni dans son vocabulaire, ni dans ses thèmes ; elle n’est plus seulement dans les livres mais éclate au regard, a ce caractère visuel (qui avait déjà été célébré par Cendrars et ouvrira chez Apollinaire la voie aux «calligrammes», et, au-delà, au collage de «titres et de fragments de titres découpés dans les journaux» à quoi procéda André Breton dès le premier “Manifeste du surréalisme”). L’allusion aux « aventures policières » s’explique par son admiration pour Fantômas dont les aventures furent publiées de 1911 à 1913 et allaient même être portées au cinéma.
Vers 15 à 24 : « J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J'aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes »
Sur le ton désinvolte d'une conversation amicale, Apollinaire rapporte une simple expérience récente de promenade dans Paris pourtant déjà amorcée dès le début du poème. Mais elle est destinée encore à étonner puisque le parti-pris de trouver de la beauté à ce qu'il y a de plus criant en fait de modernisme lui fait célébrer la grâce... d'une rue ! Et, qui plus est, d'une rue industrielle ! Mais où le soleil éclatait en fanfare. On a pu déterminer que cette rue est sans doute la rue Guersant dans le XVIIe arrondissement. Avec « les inscriptions des enseignes et des murailles / Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent », on trouve dautres exemples de cette poésie visuelle déjà célébrée auparavant, les perroquets étant mentionnés autant pour l’effet sonore de leurs cris que pour l’effet visuel des couleurs de leur plumage. On croit déjà sentir que le poète veut se trouver heureux dans son époque, plus qu'il ne l'est réellement.
Vers 25 : «Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant »
Par un glissement d’une image à l’autre qui est véritablement cinématographique, de la rue actuelle on passe à une autre, qu’il a vue dans son enfance ; et, de là, au collégien qu’il était.
Vers 26 : « Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc»
Le jeune garçon était donc voué à la Vierge Marie.
Vers 27 à 30 : « Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège »
René Dalize fut vraiment son ami au collège Saint-Charles, puis son collaborateur aux ‘’Soirées de Paris’’. Bons petits collégiens, ils se plaisaient à un certain mysticisme d’'adolescents qui est plus goût du pittoresque que véritable foi.
Vers 31 à 32 : « Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ »
Apollinaire évoque une flamme si nocturne qu'elle semble l'obscurité faite flamme en même temps qu'elle est la lumière du Christ dans les ténèbres. «Gloire» a le sens concret d'«auréole de bois ou de métal doré» qui entoure le Crucifié ; lequel se détache sur un fond violet et pourpre (qui pourrait être dû, par exemple, à la lumière du Saint-Sacrement) sans doute la rosace de la chapelle du collège ;
Vers 33 : « C'est le beau lys que tous nous cultivons »
Ici commence, marquée par l’anaphore de « C'est », une litanie qui célèbre le Christ. Il est identifié au «lys» (mot qu’il faudrait orthographier « lis », pour ne pas confondre cette fleur avec la fleur de Lys qui est un iris), ce qui s’explique par la blancheur de la fleur, symbole de pureté.
Vers 34 : « C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent »
Apollinaire reprend une tradition voulant que le Christ, persécuté, ait été roux, mais sa métaphore d’une chevelure torsadée de la couleur du feu suggère une passion qui ne s'éteint pas plus que la lumière du Saint-Sacrement.
Vers 35 : « C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère »
Le corps du crucifié est pâle et ensanglanté et le poète se souvient du texte biblique : «Stabat mater dolorosa dum pendet Filius.»
Vers 36 : « C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières »
La Croix est souvent désignée dans la liturgie comme un «arbre» qui est nourri des prières qui lui sont adressées et fleurit :
«Crux fidelis, irten omnes « Ô croix, objet de notre foi,
Arbor una nobilis Arbre divin, source de grâces et de bénédictions
Nulla silva talem profert Vous surpassez en vertu tous les arbres
Fronde, flore, germine» Et tous les fruits de la terre »
(antienne du Vendredi Saint).
Vers 37 : « C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité »
La potence, qui est normalement le signe du déshonneur et de la mort, se trouve transfigurée, dans le cas de la croix qu’on peut voir comme formée deux potences accolées.
Vers 38 : « C'est l'étoile à six branches »
Il s’agit de l'étoile de David, ancêtre du Christ.
Vers 39 à 41 : « C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur »
Dans sa volonté de surprise, Apollinaire, en enfant naïvement enthousiaste ou en adulte gentiment bouffon, fait succéder à l’évocation la plus évidente de la résurrection du Christ celle de son ascension qui participe de son goût de la modernité et d’un humour piquant, la formulation volontairement journalistique, donc quelque peu choquante.
Vers 42 à 44 : « Pupille Christ de l'œil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air»
Le vers 42 est un vers court donc allongé et plus intense, qui sonne comme une proclamation destinée à étonner. Et, en effet, le lecteur demeure d’abord perplexe. Puis il lui apparaît que ce qu’on regarde se trouvant reflété par la pupille, le Christ contemplé dans son ascension s’y est reflété lui aussis, l’étonnante association de la pupille avec le Christ pouvant d’ailleurs s’expliquer par une sorte de calembour qui a fait passer de « pupille » à « cristallin » et de « cristallin « à « Christ » ! Le Christ étant apparu ainsi depuis vingt siècles, il s’est reflété dans les vingt pupilles émerveillées et éblouies de ces siècles qui ont contemplé le miracle de son ascension. Mais le vingtième siècle, qui « sait y faire », va plus loin que les autres : il « monte dans l’air » « comme Jésus » car il a créé l’avion, oiseau des temps modernes (le mot venant du latin « avis », oiseau). Et Apollinaire laisse sous-entendre que c'est à la religion que le XXe siècle devrait la conquête des airs. Ainsi se comprend tout à fait le curieux rapprochement du vers 5 entre, d'une part, la religion «restée toute neuve» et, d'autre part, «les hangars de Port-Aviation». Le poète semble tenir à son équation : religion = modernité.
Vers 45 à 47 : « Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
lls disent qu'il imite Simon Mage en Judée
Ils crient qu'il sait voler qu'on l'appelle voleur »
L’ascension du Christ est observée par les diables qui tentent de la réduire aux pratiques d’un magicien, Simon (qui a d’ailleurs donné son nom à «la simonie», en ayant voulu acheter à Saint Pierre ce qu'il croyait être des recettes miraculeuses) et de la ridiculiser avec le jeu de mots entre voler avec des ailes et voler quelque chose.
Vers 48 à 50 : « Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane »
Les anges ayant accompagné le Christ dans son ascension voltigent ici autour de l'avion, qui fait de jolies voltiges. Puis Apollinaire convoque quatre ancêtres de nos aviateurs : Icare (fils de Dédale qui vola avec des ailes fabriquées par son père, mais se noya pour avoir trop approché le soleil), Énoch (ou Hénoch, fils de Caïn qui aurait été enlevé au ciel), Élie (prophète d'Israël qui a été mystérieusement enlevé au ciel), Apollonius de Tyane (et non «Thyane», magicien ou thaumaturge de la fin du Ier siècle qui aurait compris le langage des oiseaux). Et le poète s’amuse à faire rimer de façon cocasse le mot «aéroplane» (alors la dernière actualité) rime avec «Apollonius de Thyane» (la pleine Antiquité).
Vers 51 et 52 : « Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux que transporte la Sainte- Eucharistie
Ces prêtres qui montent éternellement élevant l'hostie »
Apollinaire pourrait simplement évoquer de façon plaisante et quelque peu sacrilège l’attitude des prêtres qui, au moment de l'élévation, au cours de la messe, disposent leurs bras comme s'ils «faisaient l’avion». Mais il peut aussi penser à ceux qui, à ce moment-là, connaîtraient le phénomène fantastique de la lévitation, comme saint Joseph de Copertino et, plus récemment, Padre Pio.
Vers 53 à 70 : « L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
À tire-d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts
L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
Et d'Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu'escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigles phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine
Pour un hommage de l'univers vers l'avion, «la volante machine» (périphrase en fait classique), le poète convoque un véritable festival ornythologique. Mais il n’a pas choisis au hasard ces oiseaux : ils sont les symboles, les représentants, les délégués d’époques et de continents différents, de diverses croyances. Arrivant d'Europe, d'Orient, de Chine, d'Amérique, réels ou légendaires, ils semblent tous avoir une signification particulière. Les millions d'hirondelles «font le printemps» et saluent une ère nouvelle. De même, les corbeaux des présages antiques ou les hiboux de toute sorcellerie. De même, les faucons ou les ibis, divinités de l'ancienne Égypte ; les flamants, oiseaux de flamme, et les marabouts, échassiers dont le nom signifie «moine» ou «ermite» chez les musulmans ; l'oiseau Roc venu des “Contes des mille et une nuits” ; l'aigle, roi des oiseaux, cher à Jupiter et que reproduisent tant de blasons royaux ou impériaux ; en contraste, délégué par la jeune Amérique, le petit colibri ; de Chine, arrivent ces oiseaux légendaires qui, ne possédant qu'une aile, sont obligés de voler par couples (voir dans d'autres poèmes d'”Alcools” les pimus : poissons à un seul oeil et qui connaissent eux aussi la douce obligation de n'aller que par couples) ; la colombe, déléguée par le Saint-Esprit ; l'oiseau-lyre et le paon ocellé qui sont des oiseaux héraldiques ; le phénix qui renaît de ses cendres ; enfin, les sirènes, femmes-oiseaux (dans le premier état de leur légende, les sirènes sont deux, trois ou quatre femmes-oiseaux qui forment un duo, un trio, ou un quatuor vocal) qui viennent des « périlleux détroits » de Charybde et Scylla évoqués dans ‘’L’Odysée’’. Dans cet étonnant passage, mieux que partout ailleurs dans “Alcools”, ingénuité et virtuosité font excellent ménage.
Ainsi se termine un développement d'une éblouissante virtuosité et d’une grande complexité.
Du vers 71 au vers 137, le poème offrira, tout d'un coup, beaucoup moins de difficultés de sens.
Vers 71 à 74 : « Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
L'angoisse de l'amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé »
Dans ce kaléidoscope temporel, le poète insère soudain un séquence actuelle.
Vers 75 et 76 : « Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière »
Apollinaire exprime la nostalgie d'une vie passée confiante dans la foi et surgit le souvenir de la religiosité de son adolescence, dont la distance est encore accrue par l’emploi de « vous ».
Vers 77 à 80 : « Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C'est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près »
Ces mauvais rires, sarcastiques et incrédules, sont inspirés par Satan. Mais le rire a le pouvoir d’illuminer une vie sinistre. L'artiste étant aussi un artificier, des étincelles forment la mouvante auréole de la sombre icône qui le représente et par laquelle est réalisée une distanciation d’avec lui-même.
Vers 81 et 82 : « Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté »
Ici s’exprime le mal-aimé quide sa douleur personnelle passe à un rejet de toutes les femmes stigmatisées par leurs menstruations, symbole d'impureté ou toutes sanguinaires comme l’ont été avec lui Annie Playden puis Marie Laurencin.
Vers 83 à 85 : « Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre
Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses »
Apollinaire donne d’autres exemples de sa religiosité.
Vers 86 à 88 : « L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse
C'est toujours près de toi cette image qui passe
L'image d'une femme, douloureux souvenir, revient hanter le poète.
Vers 89 à 94 : « Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiesques
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur »
Apollinaire évoque son enfance à Monaco. Il se plaît à évoquer, comme Mignon chez Goethe, le pays où fleurit le citronnier, image d'un éternel printemps, alors que sa propre «saison mentale» est l'automne, a-t-il dit dans “Signe”. Il se souvient d’amis dont l’un est de Nice, un autre de Menton, le troisième de La Turbie. Sa religiosité d’alors se manifeste encore par « les poissons images du Sauveur », allusion au très vieux symbolisme qui exploita le fait que « poisson » se dit « ichtus » en grec et que les cinq lettres d’« ichtus » sont les initiales de «Jésus-Christ, de Dieu le Fils, Sauveur», les premiers chrétiens qui étaient clandestins utilisant un dessin de poisson pour se reconnaître.
Vers 95 à 105 : « Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le creux de la rose
Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où t'y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques »
Cette séquence est consacrée à des souvenirs qu’Apollinaire a gardés de son passage à Prague lors de son voyage en mars 1902. D’abord, le bonheur est rendu par une scène anodine mais charmante où, alors qu’il écrit vraisemblablement sa nouvelle ‘’Le passant de Prague’’ (dans ‘’L’hérésiarque et cie‘’), il s’intéresse à une cétoine, un insecte coléoptère, aux vives couleurs métalliques qui a une prédilection pour les roses et s'y enfouit, spectacle qui, on le comprend, rendit tout songeur le poète qui y vit une représentation de son attachement à la femme dont la rose est le symbole. Mais le ton change quand il se rappelle sa visite à la cathédrale Saint-Vit de Prague où il resentit un choc : il crut pouvoir se reconnaître dans des agates (des pierre précieuses), ce qui l’impressionna vivement car il avait été baptisé dans une église appelée aussi Saint-Vit : il aurait donc eu une première existence avant celle-ci et il peut donc s’identifier à Lazare qui avait été ressuscité par le Christ. Or, dans “Le passant de Prague”, se trouve la même anecdote : Isaac Laquedem, le juif errant (on pourrait d’ailleurs dire que, dans ‘’Zone’ Apollinaire s’est donné le rôle d'un frère d'Isaac Laquedem condamné qu’il est à errer sans cesse dans le présent parisien et dans un passé s'étendant de la Méditerranée à Prague, d'Amsterdam à Rome) fait remarquer à son compagnon que «les veinures (des agates) dessinent une face aux yeux flamboyants...». « Les aiguilles de l'horloge du quartier juif » vont effectivement à rebours, et cela lui permet un rapprochement avec le parcours qu’il suit dans son poème. La résurrection ne peut que s'accomplir dans le mouvement d'élévation que permet la montée au Hradchin ou Hradcany, le château royal qui domine Prague, qui est aussi un recul dans sa vie. Qu’il faille aller dans des tavernes pour entendre « chanter des chansons tchèques » n’est pas insignifiant : à l’époque du voyage d’Apollinaire, les Tchèques faisaient encore partie de l’empire austro-hongrois et se voyaient imposer la langue allemande (qui était celle, par exemple, de Kafka dont le nom est pourtant tchèque).
Vers 106 à 112 : « Te voici à Marseille au milieu des pastèques
Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant
Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon
Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je m'en souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda »
L'anodin, l'apparemment insignifiant, le trivial même se manifestent en des flashes dont les deux premiers sont rendus par des alexandrins ordinaires consolidés par de discrètes assonances entre l'hémistiche et la rime, mais qui demandent d’être dits en étant prolongés car ils sont courts et suivis d’un blanc. Au contraire, les quatre vers consacrés aux Pays-Bas se précipitent dans une accumulation de détails amusants ou pittoresques («Cubicula locanda» signifie, en langage de «quartier latin», chambres à louer).
Vers 113 et 114 : « Tu es à Paris chez le juge d'instruction
Comme un criminel on te met en état d'arrestation »
Apollinaire rappelle son inculpation, le 7 septembre 1911, pour recel d’objets volés au musée du Louvre, accusation dont il fut vite blanchi le 12, mais qui le laissa fort déprimé car il redouta d’être expulsé de France. Il a plus spécialement consacré à cette mésaventure ;e poème “À la Santé”.
Vers 115 à 120 : « Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps
Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté »
Dans cette séquence, Apollinaire fait une sorte de bilan de sa vie, bilan sentimental où pèsent les liaisons, à vingt ans, avec Annie Playden et, à trente ans, avec Marie Laurencin. Le choc de ces souvenirs douloureux le fait passer trois fois de suite de la distanciation du « tu » à la coïncidence avec soi-même du « je » dans un des passages les plus pathétiques du poème.
Vers 121 à 134 : « Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres immigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces immigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
Peut-être à la suite de l’alerte que l’affaire des objets volés avait fait sonner en lui, Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky ne pouvait manquer d’être sensible au spectacle des « pauvres immigrants » qui sont des images de soi, qui est devenu vagabond faute de n'avoir plus de pôle. Ils l’intéressent d’abord par leur foi au milieu des malheurs. « Leur odeur dans le hall » est peut-être notée du fait d’une suggestion sonore qui se retrouve aussi dans le jeu « argent-Argentine », ce pays étant devenu un nouvel Eldorado. « L'édredon rouge », couleur de sang, couleur du cœur, aussi illusoire et pathétique que le rêve de l’amant, vestige du passé, est une épave dérisoire, mais à laquelle on tient ; il rappelle d’ailleurs celui, affreux, qu’Apollinaire conservait malgré les moqueries de ses amis, parce qu'il venait de sa mère. Enfin son attention se porte sur les juifs qui se sont établis dans le quartier du Marais.
Vers 135 à 143 : « Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux
Tu es la nuit dans un grand restaurant
Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant
Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey
Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées
J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre
J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche
Dans la pérégrination à travers la ville, commencée le matin, une journée s’est écoulée et reste la nuit. D’autres flashes suscitent des femmes que le mal-aimé voient toutes aussi cruelles que l’ont été avec lui Annie Playden et Marie Laurencin ; mais il leur ôte toute responsabilité. Apollinaire, qui cèderait à un entraînement probablement hypnotique, entraînement vers les formes élémentaires du désir, de la sexualité, serait dans ce qu'il est convenu d'appeler les bas-fonds et ces femmes sont vraisemblablement des prostituées, puisqu’est employé le mot « fille », dont ils se sent proche car elles sont des êtres qui, comme lui, sont déconstruits. Il s’amuse à en évoquer une qui a pis le contrepied de la rigueur de son père et avec laquelle il termine sa nuit, découvrant ainsi les traces d’une césarienne et l’embrassant même non sans un certain dégoût qui est rendu par l’astringence des « i » du vers 143.
Vers 144 à 147 : « Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive
Le matin est signifié par une scène tout à fait quotidienne à laquelle succède la belle image de la nuit, déjà atténuée par l’aube, comme une « métive », ancienne forme de «métisse», ce qui suscite encore deux figures de femmes contrastées qui sont certainement des «filles». La fausseté de Ferdine, cet air trompeur, sont aussi ceux de «la nuit» qui «s'éloigne» les a aussi. L’air attentif de Léa est aussi le fait du ciel quand disparaît la nuit et que s'annonce le jour.
Vers 148 et 149 : « Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie »
Dans ce distique consacré à l’alcool et où se trouve peut-être l’origine du titre donné au recueil (‘’Alcools’’ pouvant signifier à peu près «poèmes des ivresses amoureuses» ; chacun des poèmes est un alcool, c'est-à-dire une métamorphose du monde en chant), le poète, qui semble être dans un bar, indique bien que l’intensité de sa vie, qu’une flamme, donc l’amour, consume, nécessite la consommation de ce qui n’est pas pour rien appelé eau-de-vie, que cette vie est elle-même un alcool dont il se nourrit comme l’a prouvé le poème qui est envahi de réminiscences, en particulier de ses souvenirs d'amour (voir vers 86 à 88). Cette comparaison de l'amour avec l'alcool se rencontre tout au long du recueil.
Vers 150 à 153 : « Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
lls sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances
L’indication du domicile où, alors que le monde s'éveille, il rentre pour dormir, pour chercher refuge dans le sommeil, est exacte : depuis 1911, Apollinaire habitait rue Fontaine (XVIe arrondissement). Il allait le faire sous la garde de ses fétiches car il est vrai aussi qu’il avait le goût, fréquent alors chez les cubistes, des sculptures primitives, de l'art nègre dont il est l’un de ceux qui l'ont fait connaître. Après la traversée du monde moderne et chrétien, il va plonger dans un monde obscur, inférieur, primitif, pré-chrétien et pré-technique, celui des dieux « d’Océanie et de Guinée », d’autres religions longtemps méprisées qui, selon lui, expriment le même besoin que le christianisme, condescendance qu’on ne manquerait pas de lui reprocher aujourd’hui !
Vers 154 et 155 : « Adieu Adieu
Soleil cou coupé »
Le poème se clot sur ces deux vers courts, donc allongés et solennels. Apollinaire veut dire un adieu, sans rémission, à ses amours, désire peut-être tout quitter, même la vie, son cœur et le monde extérieur s'accordant lugubrement puisque la métaphore finale, dont l'allitération renforce l'efficacité, transfigure le spectacle du lever de soleil en une macabre scène de décapitation, son disque rouge semblant un cou tranché (tel qu'il apparaîtrait dans la lunette de la guillotine, aperçue du côté du panier de son, une fois achevée l'œuvre du couperet). Le soleil n'est plus le gérant du mouvement cosmique ; il fait songer à un dieu décapité. Cette image traduit bien la fatigue et le désespoir du poète ; le jour se lève et alors qu'il devrait inspirer courage, il semble, par un spectacle sinistre, ne proposer au flâneur de tout un jour et au noctambule de toute une nuit qu'une invitation à en finir avec l'existence. La première version avait été : « Le soleil est là c'est un cou tranché » ; dans la pré-originale de 1912, (‘’Les soirées de Paris’’) cela devint « Soleil levant cou tranché » ; enfin, le poète aboutit à la forme finale, cacophonique et énigmatique car s’entend le son « coucou » ! «Soleil cou coupé» est une exclamation elliptique qui sonne le glas du monde nouveau, décapité et d’avance perdu. Le motif du soleil décapité fut l’un des plus anciens d'Apollinaire, un motif permanent de sa poésie. On trouvait déjà dans ses poèmes d'adolescence l'image d'un soleil immense au cou tranché, dont le sang éclabousse le monde ; c’est que de ce soleil on tranche la tête chaque jour «Pour qu'il verse son sang en rayons sur la terre» (“Épithalame”, “Il y a”). Dans les premiers vers de “Merlin et la vieille femme” apparaît encore cette image : «Le soleil ce jour-là s'étalait comme un ventre / Maternel qui saignait lentement sur le ciel / La lumière est ma mère ô lumière sanglante / Les nuages coulaient comme un flux menstruel». Cette obsesion ne manque pas d’être inquiétante car le soleil levant, s’il représente une image traditionnelle de l'espoir, est aussi celui d’une virilité affirmée (« Quand on est jeune, on a des matins triomphants » regrettait Hugo dans ‘’Booz endormi’’).
Le poème nous racontant en quelque sorte une journée de vingt-quatre heures, les deux derniers vers rappellent les deux premiers et les recoupent car on passe d’un premier matin à un second, b) derniers vers et dernier matin, t : «Adieu Adieu» (sous-entendu : à Elle et à nos souvenirs) [...] Soleil cou coupé».
Conclusion
Le poème avait d’abord été intitulé “Cri” puis Apollinaire choisit ‘’Zone’’. Il ne voulait donc plus qu’il soit considéré comme un cri de désespoir personnel. Mais le nouveau titre est énigmatique, car le mot «zone», venant du grec «zônè» qui signifie «ceinture», a plusieurs acceptions : il désigne une partie de la sphère terrestre ou de la sphère céleste ; une partie allongée d’une surface ; une surface quelconque ; une région ; à Paris, les faubourgs misérables qui s’étaient constitués sur les terrains des anciennes fortifications de Paris et, de là, la banlieue d’une grande agglomération.
La première acception pourrait convenir, le trajet du poète lui ayant fait faire un tour complet, le ramenant à son point de départ. On a avancé aussi qu’Apollinaire a pu penser à une zone franche entre la France et la Suisse, dans le Jura, à Étival, où il séjourna chez des amis : une contrée mal définie, qui n'appartient à aucun pays, dans laquelle on erre. Le titre pourrait aussi désigner un espace, toujours indécis, mais cette fois non plus géographique mais spirituel où le poète se dissémine et se réflète dans ce qu'il voit autour de lui, tout ce qui occupe inopinément le champ de la conscience prenant la même valeur : la zone serait ce lieu et vide du ciel dont on attend vainement quelque signe.
Mais, à l’époque, du fait de la zone qui entourait Paris, on disait couramment : «triste comme la zone», «sinistre comme la zone». Il semble donc bien que le poète ait pensé à cette zone-là : on le voit errer dans et autour de Paris, sans direction, la tristesse au cœur (même si parfois il cherche à se raidir contre la tentation de la mélancolie), se perdre dans son passé, s'y cogner la tête, se chercher en vain dans ce terrain vague, lieu de dépôt hétéroclite.
Cette multiplicité des sens possibles est à l'image de la richesse de ce long poème de 155 vers dont nous avons pu constater qu’il offre l'exemple d'une pièce qui doit être lue de près, mot à mot, pour qu’on la goûte vraiment.
On a pu avancer que cette pérégrination, cette descente dans la ville qui est aussi une descente en soi, un bilan sentimental et spirituel, une confession, Apollinaire l’a conçue à l’exemple de celles de Virgile et de Dante, se sentant lui aussi en enfer, mais sans avoir de guide.
Mais il a surtout été impressionné par ‘’Pâques à New York’’ de Blaise Cendrars, et, en effet, l’analogie est frappante entre les deux poèmes : même itinéraire peuplé de souvenirs. Cependant, l’originalité de ‘’Zone’’est profonde, aussi bien dans l'écriture, dans le choix des images que dans les thèmes.
Il qualifiait son oeuvre de « poème d'une fin d'amour » et on a indiqué qu’il s’agissait de sa liaison avec Marie Laurencin. Mais le mal-aimé n’y fait qu’une allusion très discrète, sans intention de juger ni condamner, au vers 117 où il pense autant à Annie Playden. D’ailleurs, dans la version définitive, il supprima deux vers, qui étaient une référence directe à Marie :
« L'autre, le mauvais larron, c'était une femme
Elle m'a pris ma vie, ce fut un vol infâme. »
La douleur d'amour est toujours présente, mais ne doit pas être le sujet du poème où la femme n'est pas rendue coupable des malheurs de l'homme. Il reste que les femmes tiennent dans le poème un rôle aussi important que dans sa vie. Non sans ambivalence, il insiste sur leur impureté, leur cruauté, mais dénonce aussi leur condition malheureuse.
Le poème donne une vive impression de la réalité, de la vie naturelle et de la présence sensible d'Apollinaire qui nous raconte une journée de sa vie et nous donne sur son passé des indications nombreuses et claires. Le lecteur est informé des sensations mêmes du héros à la recherche de lui-même.
Apollinaire avait trouvé aussi chez Cendrars le thème de la religion. Mais, chez lui, il n'est pas au centre du poème : il est intermittent, à l'image de son sentiment religieux. On trouve les souvenirs d'une foi qui était restée très vive jusqu'à l'adolescence, donnant lieu à des effusions mystiques. Ensuite, le sentiment religieux ou la nostalgie d'une foi perdue persista de façon chronique, mais sincère. Comme, en 1912, il était à la veille de ses trente-trois ans, son destin ne lui paraissait pas sans rapport avec celui du Christ.
Comme il voulut croire à la religion de son enfance, Apollinaire voulut croire au modernisme. Il fit l’apologie de la ville et de la vie modernes, se plaisant à multiplier les références, chantant l’esthétique d’une rue industrielle, la beauté dans le quotidien. De ce fait, il se permit aussi une grande liberté du ton, osa recourir à la langue familière de la conversation courante, le vocabulaire étant très prosaïque à maints endroits.
Surtout, sa vision du monde moderne est traduite par une construction et des vers eux aussi nouveaux et modernes.
Si on peut lui trouver au poème une construction étagée, le diviser en deux parties : la première marquée par l'envol, la deuxième, par les ténèbres, le malheur, cette déambulation aventureuse, qui constitue le fil du poème, forme un ensemble disparate comme un habit d'arlequin. Et le poème est, d'ailleurs, une arlequinade, avec tout ce que ce mot peut évoquer à la fois de bouffonnerie et de mélancolie. Il est composé d'îlots (monostiques, distiques, tercets, quatrains, séquences de longueurs diverses allant jusqu’à vingt-neuf vers), entre lesquels le lecteur court le risque d'un naufrage.
S’il se déroule sur vingt-quatre heures, si le locuteur marche toute la journée et toute la nuit qui suit pour se retrouver à l’aube, si le voyage en est un aussi à travers la vie elle-même du poète, où il se modifie, où, entre le début, claironnant, et la fin, tragique, les changements intervenus sont importants, où se poursuit la confrontation avec l'autre que l'il fut, il reste qu’entre ces deux pôles, Apollinaire a brouillé l’ordre chronologique par une volonté de raconter mais aussi de perdre le lecteur dans ce récit en désordre. Des sauts se font dans le temps par des sortes de fondus enchaînés, selon les caprices d’une mémoire qui procède par associations d'idées ou d'images, provoque des retours en arrière de façon très anarchique. Les souvenirs en désordre envahissent l'esprit dans des juxtapositions en mosaïque où se manifestent le refus de la logique, le règne de l'aléatoire.
Pour les déplacements dans l'espace au gré des voyages effectués dans le passé par Apollinaire, alternent des précisions géographiques extrêmes et des notations des plus larges, comme les noms de pays. Mais ces déplacements sont, eux aussi, soumis à la seule loi de la disparate. Aucune loi d'association des idées ne pourrait légitimer leur apparition, leur effacement ou leur multiplication. À ces souvenirs, que l'indication des lieux permet de placer en perspective dans le temps, se mêlent des notations au statut incertain qui ne s'impliquent pas rationnellement, chacune d'entre elles devenant l'expression, discontinue, d'un état imaginaire latent auquel le lecteur doit prêter une cohérence problématique. Cette simple juxtaposition semble être à l'image du morcellement des images captées au hasard de la promenade, les lieux faisant naître des réactions affectives comme la honte, l'admiration, ou encore la curiosité, l'intérêt pour tout ce qui est nouveau, parlant, sonore.
Cette nouvelle esthétique vise à exalter l'hétéroclite plutôt que l'homogène, la dispersion plutôt que l'unité, la poésie acceptant le hasard, étant l'acte par lequel un auditeur ou un spectateur s'approprie des images éparses pour en faire des signes de son propre destin. Le poème ne mime plus une composition stable, selon des règles raisonnables ; il est un apparent chaos, un ciel étoilé, dont le lecteur doit faire un espace de composition, toujours en désagrégation, toujours à restructurer.
Cette simultanéité des images dans le temps et dans l'espace correspondait à la conception du cubisme, qui donnait tous les angles de vision d’un même objet ; à sa volonté d’ubiquité qui lui faisait présenter sur une même toile différents aspects d'un être. On peut aussi attribuer au cubisme le fait que le personnage, par une scission du moi, est tantôt destinataire (« tu ») tantôt énonciateur (« je »). Cela crée un dialogue du poète avec lui-même, sans qu’aucun des deux pronoms ne représente une époque particulière de sa vie : il est toujours et partout « je » et « tu » à la fois, obligé par son destin à ce dédoublement de la personnalité en spectateur et en acteur, à cette alternance qui est parallèle à celle de l'ombre et de la lumière, d’un visage solaire ou nocturne, d'une vision optimiste ou sombre du monde. De ce passage d’un pronom personnel à l’autre, qui n’est pas, comme on l’a vu, sans poser quelques problèmes d’interprétation, Apollinaire a fait l'une des trouvailles les plus fécondes de la poésie moderne.
Encore à l’exemple de Cendrard, mais cette-fois, celui de ‘’Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France’’, Apollinaire avait adopté le vers libre et la suppression de la ponctuation. Les mètres sont donc inégaux ; mais, chacun étant, comme dans le cas des vers réguliers, soumis à une égale émission respiratoire, les vers courts sont dits lentement pour être étirés dans le même souffle imparti aussi aux vers longs qui, eux, sont au contraire précipités, le rythme variant ainsi d’élargissements en resserrements. De tels vers sont donc plus adaptés à la volonté du poète, d’autant plus que la suppression de la ponctuation ne laisse que celle du blanc qui sépare le vers du suivant et que les pistes de l'intelligibilité rationnelle sont brouillées car sont suggérés des rapprochements différents de ceux que crée la syntaxe. Et il n’y a plus de rimes ; à leur place on ne trouve guère que des assonnances.
Ainsi, la richesse de ‘’Zone’’ est une richesse thématique, une richesse des images, souvent insolites, une richesse de la prosodie innovative.
Destinée de l’œuvre
‘’Zone’’, poème liminaire du recueil ’’Alcools’’ mais écrit le dernier en 1912, lui servit moins de préface, bien qu’Apollinaire y appliqua la suppression systématique de la ponctuation, qu’aux formes poétiques ultérieures, telles qu’elles se firent notamment jour en 1918 dans ‘’Calligrammes’’ où l’on trouvera des « poèmes-conversation », où l’on retrouvera le jeu entre « tu » et « je ». La conception de la poésie qui apparut dans ‘’Zone’’, qui se situe assez naturellement à mi-chemin entre Rimbaud et le surréalisme, Apollinaire la radicalisa dans d'autres œuvres, et en fit la théorie, en 1917, dans sa conférence sur « l'esprit nouveau » : on peut être poète dans tous les domaines : il suffit que l'on soit aventureux et que l'on aille à la découverte ; le poète est celui qui découvre de nouvelles joies, fussent-elles pénibles à supporter. Cela permit un renouvellement de la poésie française.
Notes sur le poème "Mai" d'Apollinaire
GUILLAUME EN MAI
NOTES SUR LE POÈME MAI DE GUILLAUME APOLLINAIRE
Le poème figure dans le recueil
Alcools ; il est le deuxième texte d'une suite de 9 poèmes intitulée "Rhénanes".
MAI
Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
Composition : 17 vers, souvent des alexandrins, mais pas toujours, répartis en 4 strophes, la troisième comptant 5 vers au lieu de 4 ; les rimes sont embrassées.
Comme souvent chez Apollinaire, à première lecture, les thèmes abordés dans chacune des strophes semblent plus relever de la rêverie que d'un souci de cohérence du propos. Cependant, cette apparence de poème improvisé au fil du songe, privilégiant ainsi la beauté des images et la musicalité du texte, s'estompe à la relecture et à l'analyse.
Plan :
1ère strophe : Une promenade en barque sur le Rhin.
2ème strophe : Le souvenir de la bien-aimée.
3ème strophe : Tableau descriptif d'une troupe de tziganes le long du fleuve.
4ème strophe : Évocation d'un paysage romantique.
La première strophe : une chanson.
Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
"le mai le joli mai" : presque banal, quasi prosaïque, naïf le début de ce premier vers.
L'épithète "joli" est rassurante. Pas de bizarrerie ; c'est simple et familier comme une chanson traditionnelle.
Le rythme confirme la ritournelle :
Le mai / le joli mai / en bar- / -que sur le Rhin /
Des da- / -mes regardaient / du haut / de la montagne /
Vous ê- / -tes si jolies / mais la bar- / -que s'éloigne /
Qui donc / a fait pleurer / les sau- / -les riverains /
Où l'on voit que dans cette première strophe, 7 hémistiches sur 8 reproduisent le rythme 1-2 / 1-2-3-4 /.
C'est donc une chanson traditionnelle qu'évoque le narrateur, tapi qu'il est dans le décompte rythmique des syllabes, et nous qui savons les chansons, nous reconnaissons ces "dames" du second vers, ces hanteuses des histoires en musique, témoins du temps, qui s'en vont ramassant, Parques étranges et familières, cousines ignorées.
Et, comme dans les chansons, on joue sur les mots : "le mai le joli mai" / "vous êtes si jolies mais".
Musique ! Il faut chanter ! Et tant pis si la note est d'amertume dans l'allant de la mélodie :
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Légère auto-dérision du poète qui mesure la distance qui s'accroît entre lui et les dames hautaines, puisqu'elles sont sur le "haut de la montagne". Si jolies, si jolies dames, signes du plaisir pris au printemps, au mois de mai, mais hélas aussi, figures de l'éloignement, visages fugaces du temps qui passe.
Le dernier vers de ce quatrain reprend la tonalité familièrement énigmatique des chansons traditionnelles :
Qui donc a fait pleurer les saules riverains
Michel Descotes dans son "Parcours de lecture" des Poèmes d'Apollinaire (Bertrand-Lacoste, 1992, p.67) note que "pour Apollinaire, quelle que soit la saison, l'expérience intime détermine le regard et, dès lors, la forme du poème porte la marque de cette vision subjective du monde extérieur, en même temps qu'elle la produit." (Michel Descotes).
Ainsi, la vision des saules pleureurs est-elle, pour le narrateur, personnification de sa mélancolie, de son chagrin.
La deuxième strophe nous renseigne sur la cause de cette mélancolie.
Tout d'abord par une stupeur :
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Puis par l'image, la comparaison :
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières
L'évocation des signes du printemps rappelle au narrateur sa bien-aimée.
C'est "verger fleuri", bien sûr, que femme en beauté, mais c'est aussi temps qui passe, épreuve du fugace et les "ongles" tombent comme "pétales" et comme "pétales" se "flétrissent les paupières".
Le temps vieillit. Le temps éloigne.
Le narrateur voit ainsi "celle qu'il a tant aimée" dans les signes du temps qui passe.
Ne reste qu'une chanson et ses répétitions ("les pétales tombés" / "les pétales flétris"), et ses sonorités :
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Le narrateur semble alors vouloir concentrer son attention sur le paysage rhénan et l'image de l'absente disparaît de la troisième strophe qui, plus longue d'un vers, marque une rupture avec les quatrains de la chanson que paraît composer le narrateur :
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment
Une seule phrase, lente et longue comme le cours du fleuve, comme "une roulotte traînée par un âne", une période dont le verbe principal occupe le centre (cf 3ème vers) et qui commence par un complément circonstanciel ("sur le chemin") suivi d'un double complément de nom ("du bord du fleuve").
Un rythme lent installé, confirmé par le sens (cf l'adverbe "lentement").
En ce qui concerne les vers 2 et 3, je reprends ici la très claire analyse syntaxique de Michel Descotes (op. cit. p.72) :
"trois sujets juxtaposés, annoncés par le même article indéfini un et qualifiés par un groupe adjectif verbal à la vois passive avec son complément d'agent menés par des tziganes.
Au troisième vers, on retrouve pour le complément d'objet direct la même structure que pour les sujets : nom + adjectif verbal + complément d'agent." (Michel Descotes).
Les vers 4 et 5 sont introduits par la conjonction "tandis que" suivi du verbe de la subordonnée ("s'éloignait") séparé de son sujet ("un air de régiment") par deux compléments circonstanciels ("dans les vignes rhénanes", "sur un fifre lointain").
Ces cinq vers constituent un tableau soigneusement composé comme le montre tout d'abord la structure de la phrase marquée par des parallélismes de construction ; par exemple le vers 1 et le vers 5 de cette strophe :
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
(...)
Sur un fifre lointain un air de régiment
En outre, chacun de ces cinq vers relève du champ lexical de l'éloignement, renforçant ainsi le sens du poème : "sur le chemin", "menés par", "traînée par", "s'éloignait", "lointain". L'évocation des nomades tziganes et la musique de régiment, ce fifre prémonitoire, suggèrent "l'idée d'un entraînement des êtres malgré eux" (Michel Descotes).
Mais si le narrateur avait voulu distraire sa mélancolie par un tableau pittoresque, il s'est trompé et, au contraire, dans la dernière strophe, le retour du motif du "joli mai" est marqué par une persistance de la tristesse qui semble contaminer toute chose :
Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes
La chanson, dès lors, relève plus du lied romantique que du chant populaire traditionnel.
Notons ainsi que le rythme du dernier vers du poème est l'exact inverse du rythme du premier :
Le mai / le joli mai / en bar- / -que sur le Rhin / (vers 1)
Et les roseaux / jaseurs / et les fleurs nues / des vignes / (vers 17)
Musique donc mais musique qui, sur le rythme régulier de la barque sur le fleuve, s'éloigne dans les échos des assonances et des allitérations :
- é : mai, paré les, rosiers, les osiers, et les, des
- è + r : lierre, vierge
- eur : jaseurs, fleurs
- i : joli, ruines, lierre, vigne vierge, rosiers, osiers, vignes
- o : joli, rosiers, osiers, roseaux
- r : paré, ruines, lierre, vierge, rosiers, Rhin, bord, roseaux jaseurs, fleurs
- v : vigne vierge, vent, vignes
- z : rosiers, osiers, roseaux jaseurs
Ce qui est ici remarquable, c'est le travail très précis sur la musicalité du vers qui atteint son apogée dans cette dernière strophe et donne à l'ensemble du poème une cohérence rythmique et mélodique, l'apparentant ainsi de façon vraisemblable à une chanson de haute facture.