Commentaire de L'Amant (Mai Ngoc)
Publié le 29/11/2008 à 12:00 par lireenpremiere
L’Amant, Un barrage contre le Pacifique et L’Amant de la Chine du Nord constituent une trilogie de trois œuvres partiellement autobiographiques de Marguerite Duras qui évoque ses amours adolescentes. L’Amant est le chef-d’œuvre qui lui vaut le prix Goncourt 1984. Ce court roman rapporte l’histoire d’une liaison que l’écrivain a eue avec un jeune homme, chinois et riche au début des années 30.
L’extrait présente la scène qui précède leur première rencontre sur le bac, dans laquelle Duras plante le décor d’un bras du Mékong. Dès lors, comment la description de la scène reflète-elle l’intériorité psychologique de la narratrice? Pour répondre à cette problématique, nous allons analyser les traits du tableau du fleuve avant d’étudier comment la dimension sentimentale et psychologique fusionnent au paysage de l’extrait.
Le personnage principal se trouve seul sur le bac, la perception du son et la description du paysage, du fleuve sont écrites à travers son point de vue. La focalisation est ainsi interne même si les verbes de sensation (par ex : sentir, écouter, observer) ou des tournures qui révèlent les impressions sont absents. Malgré la nature autobiographique de l’oeuvre, le lecteur peut se rendre compte d’une substitution du «je» par le pronom «elle», ce qui crée une confusion, un mélange entre la voix de la narratrice et du personnage principal. C’est comme si la narratrice était détachée de l’histoire qu’elle raconte et n’intervenait pas dans le déroulement des faits alors qu’elle est en effet le centre de l’action. ( après si=imparfait) Au long du texte, la narratrice se désigne aussi par « la petite » un terme qui semble impliquer l’angle de vue d’un autre personnage ( celui de la narratrice vieillie , l’écrivain). La narratrice semble se regarder elle-même sur une sorte d’écran et se décrire avec beaucoup de distance. Ce qui produit un effet de décalage, met le lecteur en position d’observateur et le personnage en position d’objet. Le personnage semble alors inclus dans la description de la scène, comme un élément de ce tableau.
Le texte débute par la description du paysage dans lequel se trouve la narratrice qui est également le personnage principal. On trouve ainsi un champ lexical de la lumière: « la lumière » l.1, le terme « soleil » est répété 2 fois à la ligne 3 et 4, « l’horizon » à la ligne 5. Cependant, cet éclat de lumière semble être flou et voilé puisque la luminosité de la scène est décrite par des adjectifs comme « limoneuse » à la ligne 1 ou « brumeux » à la ligne 3. Le mot « brume » apparaît une fois de plus à la ligne 9. Pourtant, l’enchaînement de la description ne semble pas linéaire : on remarque une rupture à la ligne 9 lorsque le texte passe brutalement de la phase de description sonore au dialogue rapporté puis la « caméra » se centre sur la description des eaux du fleuve. D’autre part, on trouve au long de l’extrait certaines phrases de description non verbales. Elles permettent de donner à la description un effet d’énumération brève d’images. C’est en raison de ce genre de procédé littéraire que L’amant a souvent été comparé à un album de photos. Marguerite Duras exprime une volonté profonde d’offrir au lecteur une série d’images. Ces images représentent des instants et des lieux qui sont restés gravés dans sa mémoire ou des portraits de personnages qui ont eu de l’importance dans sa vie. Elles lui permettent ainsi de retracer sa vie dans une oeuvre autobiographique plus vivante.
Nous avons affaire au début du passage à une description presque muette du paysage. A la ligne 5, on peut remarquer la juxtaposition de comparaisons qui mettent en parallèle « le sang coulé dans le corps » et le courant du fleuve. L’adverbe « sourdement » et la proposition impersonnelle « il ne fait aucun bruit » insistent sur le calme. « Le moteur du bac », un élément mécanique est la seule source sonore. Puis, l’utilisation du terme « bruits de voix » indique qu’il ne s’agît que de bruits faibles et indistincts emportés par des « rafales légères ». En revanche, le son d’ « aboiements des chiens » est plutôt net. Le personnage principal les entend de toutes les directions. Ils peuvent même franchir la brume. Ces effets sonores peuvent en quelque sorte incarner un réveil progressif du personnage qui est en opposition avec l’inconscience muette au début de l’extrait.
Bref, le décor lumineux et les sons discrets permettent de construire un tableau complet de la scène. Les effets sonores représentent également l’état d’âme de la narratrice. La description possède ainsi une fonction expressive : elle peut introduire ce que ressent le personnage.
D’ailleurs, le lecteur peut se rendre compte d’une unicité au début du texte. La couleur du chapeau porté par la jeune fille est mise en relief comme « La seule couleur » dans ce paysage par la tournure emphatique « C’est… ». Cependant, l’adjectif « seul » est répété encore une fois à la ligne 6 lorsqu’il s’agît du thème du son : « le moteur du bac, le seul bruit de la scène ». Ce qui donne à la scène une atmosphère solitaire et triste. Le style indirect est employé à la ligne 12. L’auteur insère des paroles dans le texte sans interrompre le récit. Les paroles échangées entre le passeur et la jeune fille sont ainsi totalement intégrées à la narration. Il n’y a pas de distinction entre dialogue et récit. Le lecteur a donc l’impression qu’il s’agît d’un dialogue inséré dans la pensée intérieure du personnage. Ce qui met en avant le ralentissement du rythme narratif et semble cristalliser une certaine tristesse.
D’autre part, le fleuve semble être le thème principal et écrasant dans cet extrait : le terme apparaît six fois et le mot « eau » deux fois. La proposition « le fleuve paraît rejoindre l’horizon » à la ligne 4 qui constitue une comparaison et l’utilisation du terme « ras bord » mettent en relief l’image dominante du fleuve dans cette scène. Le fleuve est personnifié et paraît comme un élément furieux, féroce et doué de pouvoir destructeur : Si l’eau peut donner la vie alors elle peut aussi la supprimer. Pour l’illustrer, Duras remplit le fleuve d’images obsédantes des animaux morts « des oiseaux morts, des chiens morts » l.17 ainsi que les noyés. A travers le terme « emmène », Duras vise à exprimer une violence calme mais inévitable qui charie tout ce qui est ruiné tels « des paillotes », « des forêts », « des incendies éteints » aux lignes 16 et 17. Tous sont privés de vie. En décrivant la force sourde mais violente du fleuve, Duras nous montre un élément effrayant qui évoque le thème de la destruction matériellement et souvent mentalement. Ceci nous renvoie au motif de la noyade dûe à la séparation amoureuse, un motif très fréquent dans l’oeuvre durassienne. En effet, nous le trouvons dans le roman « Le vice-consul » de Duras avec la noyade suggérée d’Anne-Marie Stretter et dans L’amant de la Chine du Nord qui comporte une scène dans laquelle un jeune homme se jette à la mer lors de son retour en France. ( mais quelle signification ces images peuvent-elle avoir par rapport à al petite à ce stade du roman ? Il faut construire le personnage à travers la description subjective) Ok Tu y viens !
De surcroît, le fleuve est souvent associé à divers éléments : le «fleuve» exprime dans certaines oeuvres l’idée du «courant terrible» de la vie humaine. Dans ce cas, non seulement le fleuve est destructeur mais il peut également symboliser le désir, la passion. Le terme « courant intérieur » connote alors le sentiment intime du personnage. La phrase à la ligne 6 « Pas de vent au-dehors de l’eau » confirme notre hypothèse : l’intériorité du personnage est profondément agitée. Désigné par « la tempête profonde et vertigineuse », ce désir qu’éprouve la jeune fille est tellement intense et impétueux alors qu’il reste innommé. De plus, la citation « ses eaux en marche traversent les eaux stagnantes des rizières, elles ne se mélangent pas » illustre le fait que cette vague d’envie ne peut pas être adoucie. D’une apparence tranquille et douce, la narratrice sent déjà à l’intérieure une passion intime et ardente qu’elle n’arrive pas à formuler. Elle la laisse sous le non-dit tout en essayant de la peindre à travers l’image de ce fleuve Mékong.
En conclusion, les touches de lumière et l’énumération des fragments d’image permettent de donner à l’extrait une dimension photographique tandis que la description sonore représente l’état de conscience de la jeune fille. La scène qui constitue l’extrait est ouverte par « la petite au chapeau » alors que le mot «fleuve» en marque la fin, ce qui permet au lecteur d’imaginer, d’anticiper un lien invisible entre le destin de le jeune fille et ce fleuve. Parallèlement, la description du fleuve nous alerte sur la force du désir qui va naître entre la jeune fille et son futur amant. C’est une force à laquelle rien ne peut résister, une force dévastatrice. Enfin, l’Amant, est le roman fréquemment considéré comme celui qui permet d’accéder le plus facilement aux souvenirs de Marguerite Duras, est surtout celui où l’auteur accède à son univers adolescent.
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